Débunkage #9 : un cas d’école de généralisation abusive

Je voulais aujourd’hui vous proposer un exercice un peu différent de mes habitudes : une réflexion sur un texte trouvé sur Facebook, qui me semble poser des problèmes de fond comme de logique. Cela aurait pu n’être qu’anecdotique, mais la personne qui l’a rédigé a une certaine « audience » comme on dit, et il me semblait pertinent d’apporter une contre-opinion sur les éléments qui me paraissent problématiques. Cette démarche n’a pas pour vocation « d’afficher » son auteur·ice, j’ai donc anonymisé. Je ne vise pas la personne, je vise certains points de son argumentation, qui sont un bon cas d’école de critiques, peu justifiées à mon sens, qu’on voit trop souvent.

Un élément de contexte cependant : ce texte se veut l’adieu de cette personne à la cause animale. Certain·e·s (beaucoup ?) sauront, d’autres non, et peu importe.

« Je ne suis pas en mesure d’affirmer que le véganisme est possible à grande échelle, ni même s’il est souhaitable. À un niveau individuel ou quand nous sommes 1 % de la population, oui, mais bien malin celui ou celle qui pourrait mesurer les impacts économiques, sociologiques et même éthiques d’un tel changement dans notre civilisation. »

D’accord avec ça. Avec une nuance : tous les efforts que nous faisons aujourd’hui ne peuvent de toute façon servir qu’à réduire les cas d’exploitation (ou disons d’utilisation, si le terme choque) des animaux. On est loin, très loin, du moment où l’on aura un véganisme à grande échelle. Il ne me semble pas complètement idiot, même en suspendant son jugement et en raisonnant avec prudence, de dire qu’à court terme ou moyen terme, il y a beaucoup plus de chances d’améliorer les choses plutôt que de les empirer. Rappelons que ne pas agir, c’est déjà agir. En choisissant le statu quo, disons, on prend position pour un scénario en particulier.

« Dès lors, demander à tout le monde de “go vegan” me paraît peu raisonnable, quand on ne connaît pas ne serait-ce que la moitié des répercussions que ça pourrait avoir. »

Rappelons qu’il y a tout un panel de possibilités si l’on veut aider les animaux, et tout un panel de possibilités si l’on veut spécifiquement aider les animaux d’élevage. Le mouvement animaliste ne se cantonne pas à un go vegan, qui ne me parle pas tant que ça non plus s’il est présenté comme une injonction impérative, comme une moral baseline à la Francione. Cette stratégie est critiquée, en France, par de nombreux antispécistes influents.

« Pour vous donner un exemple, […] j’ai “étudié” la fabrication des anti-venins. Un nombre conséquent d’animaux est nécessaire à leur élaboration. Ma posture de végane (elle serait encore plus marquée si j’étais antispéciste) voudrait que je sois contre ces pratiques. Seulement ça équivaudrait à tuer entre 3 et 4 millions d’humains chaque année. Laquelle des deux postures est la plus éthique ? Je n’en sais rien, mais ce que je sais c’est que je préfère sauver ces humains. Ceci est un exemple représentatif de la question de l’expérimentation animale, et quand je vois les militants brandir des pancartes “stop vivisection”, je ne peux plus me ranger derrière eux. »

Je ne saurais pas non plus répondre à cette question. En revanche, ma posture de végane et d’antispéciste, puisque je suis conséquentialiste et que ce qui compte pour moi n’est pas d’avoir des règles déontologiques figées (« tuer c’est mal », « sauver les animaux c’est bien »), est la suivante : ça dépend. De beaucoup de choses, et très honnêtement, c’est un calcul qui me paraît assez insoluble. Et c’est assez utile d’avoir des lignes directrices qui conviennent pour la plupart des situations, sachant que ce sera toujours imparfait. J’assume sans complexe définir mon véganisme et mon antispécisme de manière conséquentialiste, et cela ne me paraît pas incompatible.

Et je ne suis pas le seul, loin de là. Une « posture de végane » ou d’antispéciste ne conduit pas forcément à ce que l’on soit contre ces pratiques dans tous les cas. Il faut, encore une fois, examiner le rapport coût/bénéfices. C’est la logique du conséquentialisme, et une bonne partie des antispécistes sont conséquentialistes (Peter Singer, par exemple, et, je pense, la plus grande partie au moins des auteurs francophones).

Mais en tout cas, cela n’est qu’un exemple, et on peut parfaitement reprocher une posture précise à un mouvement sans invalider le mouvement.

« Autre exemple, […] j’ai parlé du problème des orques résidentes du Sud, en voie d’extinction, qui se nourrissent de saumon exclusivement. Comment se positionner en tant qu’antispéciste sur cette question ? Je n’ai eu aucune réponse. Et au-delà de ce dilemme un peu facile, ça illustre bien le mensonge permanent de l’antispécisme et ses promesses impossibles à tenir. Parce qu’il ne résiste pas à l’examen de la réalité. »

J’avoue ne pas comprendre la référence à « l’examen de la réalité ». Ce n’est pas parce que les modalités d’application d’une idéologie ou d’un système de valeurs sont parfois complexes que cela invalide cette idéologie ou ce système de valeurs. Dans tout mouvement, dans toute philosophie, dans toute société, il y a des questions compliquées, qui nécessitent des débats, souvent interminables, parfois jamais tranchés. Je suis féministe (ou en tout cas un allié du féminisme, n’étant pas concerné, si cela est plus entendable) : ai-je une réponse définitivement tranchée absolument certaine sur certaines questions, comme la pornographie, la prostitution, le voile ? Non. Ce sont des questions complexes, et je me méfie des gens qui apportent des réponses toutes faites. Je comprends que mon intuition première (chacune fait ce qu’elle veut) est invalidée en partie par des réalités sociologiques, par un certain déterminisme, par un système d’oppression en place. Il n’en reste pas moins que je suis bien un féministe (ou un allié du féminisme), et que je soutiens la lutte. L’antispécisme ne « promet » rien. L’antispécisme n’est qu’une remise en cause de son pendant, le spécisme, qui voit le monde avec un certain filtre.

« Mais même en oubliant l’antispécisme, l’imbrication profonde de nos activités, de notre impact sur les animaux, et de la compétition dans les écosystèmes méritent un peu plus qu’un “go vegan” si facilement expédié. »

Entièrement d’accord. Et je pense qu’une énorme partie des animalistes, antispécistes, véganes, ou pas, le seront aussi.

« Le problème c’est que ces nuances je les vois maintenant partout, et ma position mesurée me met en porte à faux avec le discours animaliste, qui à mon sens manque de rigueur et d’honnêteté intellectuelle. Que ce soit vis à vis de la production agricole, qui sans intrants animaux semble être un défi colossal, si ce n’est un risque majeur pour nous, de la santé (la nutrition végétalienne demande une complémentation et un équilibre assez complexe) ou de l’écologie, les positions véganes (ou pire : antispécistes) absolutistes ne me correspondent plus. »

Les positions absolutistes (en tout cas si cela est entendu comme « sans nuances » ou « dogmatiques ») ne me conviennent pas non plus, ici comme ailleurs. Elles ne m’ont jamais convenu. Le monde est complexe, et les explications simplistes ou monocausales sont rarement les bonnes.

En revanche, ceci ne correspond pas à mon sens au « discours animaliste ». Il correspond à une certaine frange du mouvement, qu’il faut sans doute combattre. Cette frange réunit certains individus, certaines associations, certaines initiatives. Ceux-ci manquent effectivement d’honnêteté et/ou de rigueur intellectuelle. Mon cheval (pardon) de bataille est de lutter contre ces excès, parce que je suis convaincu que l’on ne peut pas progresser et aider le monde à progresser en étant biaisé et en encourageant la diffusion de fake news. Mais généraliser ces excès au discours animaliste dans son ensemble me semble problématique, et erroné. Et puis, aussi, j’essaye d’avancer, sans être dans la critique permanente. Parce que débunker, tenter d’améliorer un mouvement de justice en le rendant plus solide intellectuellement et plus cohérent, c’est bien. Critiquer pour critiquer, sans bienveillance, en le tournant parfois au ridicule et en expédiant un peu vite et de manière agressive ou condescendante les opinions contraires, c’est moins productif. Certain·e·s font ça, et c’est un problème. Ça ne fait pour autant pas du mouvement animaliste un mouvement qui refuse la critique.

« Un autre aspect me gêne depuis peu : l’acoquinage récurrent des animalistes avec des personnes ou des idéologies qui me repoussent. Que ce soit à travers le soutien à Bardot, les émissions chez Hanouna, les pubs de PETA ou les postures antispé qui comparent notre besoin historiquement vital de consommer des animaux au racisme ou au féminisme, ça ne me fait plus rire. Les assos ou personnalités qui font de la com’ dessus me dérangent, dans l’insulte faite aux personnes qui mènent ces combats sociaux. L’analogie permanente avec les camps de concentration ou l’esclavagisme je ne la tolère plus. Je comprends d’où ça vient, j’y ai même participé probablement. Mais aujourd’hui je ne veux plus être assimilé à ce mouvement prêt à tous les grand-écarts pour obtenir de la visibilité. Je ne dis pas que ces assos ou personnes sont ouvertement racistes ou sexistes, mais le jeu qu’elles jouent est indécent. Et vraiment je suis loin d’être un SJW, mais j’ai des limites. Un des membres de Boucherie Abolition est nommé cette année pour recevoir un prix de l’animalisme, par exemple. Comment est-ce possible ? C’est le signe pour moi d’une communauté qui n’est plus lucide sur ses actes et ses représentants. Ou simplement c’est moi qui cherche à m’en détacher. Le résultat est le même. »

J’ai déjà eu l’occasion d’en parler ici : les déshonneurs par association me gênent beaucoup. Considérer qu’on ne veut pas avoir affaire à une personne, jamais, parce que cette personne a par exemple des convictions nauséabondes, et les étale, ça me gêne. Prendre prétexte du fait qu’un mouvement contient une personne X qui a fait telle chose pour discréditer l’ensemble du mouvement et ce pourquoi il se bat, cela me pose problème. Les exemples cités dans ce message renvoient à de vraies anecdotes du mouvement : le soutien affiché de Brigitte Bardot au Parti Animaliste (PA) ou à L214 (bon, ou à la FBB, évidemment), les apparences de certaines personnalités dans des émissions de télé-poubelle, etc. À chaque situation sa réponse. 

Que le PA soit soutenu par une personnalité connue pour son engagement envers les animaux, et que le PA mette ce soutien en avant, cela n’a rien à voir avec le reste des opinions de Bardot. On peut, pourquoi pas, regretter le choix stratégique de s’associer à cette personne dans le cas d’espèce (ce n’est pas mon cas : n’oublions pas que la protection animale ne se limite pas à « la véganie » de gauche et que pour peser, donc changer les choses, un parti doit faire des choix), mais dans ce cas le problème est différent. Il semble, ici, que le problème visé soit le fait même de « s’associer à cette personne » (quoi que cela veuille dire). On peut difficilement penser que cela visibilise une star comme Bardot et certaines des idées qu’elle a sur d’autres sujets que les animaux. Le rapport coût/bénéfice me semble assez clairement pencher d’un côté. Mais soit : on peut en discuter. On peut aussi comprendre que c’est autre chose que de l’indécence.

Quid du fait de passer dans des émissions abrutissantes qui, dans un monde idéal, n’existeraient pas, et qui font probablement beaucoup de mal au niveau d’intelligence moyen de la société ? C’est un peu le jeu. Si on laisse ce terrain à l’égoïsme, à la bêtise, on se prive d’un moyen d’éduquer (certains le font bien, d’autres moins) de très nombreuses personnes qui passent, malheureusement, par là pour se faire un avis sur tout. En d’autre termes, je préfère largement que ce soit Brigitte Gothière qui occupe une demi-heure du temps de cerveau disponible proposé par Hanouna aux publicitaires plutôt que Michel Rachu, voyant homéopathe.

Pour le membre de BA nommé pour le prix de l’animalisme : comment est-ce possible ? C’est bien simple : n’importe qui peut proposer n’importe qui. Je regrette ce choix, je croise les doigts pour que les personnes qui voteront pour cette initiative ne le choisissent pas (ça risquerait de donner une certaine légitimité fantôme à des personnes et des actions qui me paraissent contre-productives), j’encourage tout un chacun à proposer des gens mieux, mais je reste lucide sur le fait que cela ne dit rien du tout sur l’état de l’animalisme français aujourd’hui. Faire un diagnostic sévère sur tout un mouvement à cause de l’acte isolé d’un individu sur internet qui a proposé un nom pour un prix nouveau qui ne représente pour le moment personne, c’est assez problématique à mon sens. Cela n’est le signe de rien. Le fait que l’antispécisme fasse peur, le fait qu’on vote des lois pour réprimer les méchants terroristes antispécistes, le fait qu’on veuille leur couper tout financement, le fait que certains antispécistes en viennent à des actions pas forcément très pragmatiques, ça ce sont des signes.

Pour « l’analogie permanente avec les camps de concentration ou l’esclavagisme »… Il faut tout de même admettre que seules certaines associations ou certain·e·s militant·e·s la font. On peut discuter de la pertinence du fond, en se rappelant que comparer n’est pas dire que ces deux choses sont identiques. Les anglophones diraient to compare is not to equate, ce qui est plus clair, va droit au but. Il n’est pas absurde de comparer le système de l’élevage intensif, dans lequel des milliards d’individus sont parqués et tués, développent des maladies, ressentent d’abominables souffrances, à d’autres choses, en comprenant que bien sûr, bien sûr il y a aussi de nombreuses différences. Il y a des différences entre toutes les oppressions, sinon… il s’agirait de la même oppression. Mais on ne doit pas, à mon sens, s’empêcher de réfléchir aux ressemblances entre ces différents modes d’oppression, dont les imbrications ne sont d’ailleurs plus à démontrer. Je ne vois, personnellement, nulle insulte. Stratégiquement, est-ce pertinent d’en parler ? Ça, c’est une question complexe, dont je n’ai pas la réponse, bien que je penche vers le « non » dans ma propre pratique militante.

Les dérives existent, et elles sont nombreuses ; il ne sert à rien de le nier. Trop nombreuses pour moi aussi. J’en ai souvent parlé ici. Je n’en veux à personne de vouloir se détacher du mouvement pour ces raisons-là. Je ne fais pas partie de celleux qui considèrent que militer est nécessairement un devoir. Je ne sais pas si le terme même de “devoir”, assez internalisé, à un sens, dans un monde où je vois surtout des choses qu’il « vaut mieux faire » ou « vaut mieux ne pas faire ». Mais, alors, qu’on en veuille à ces dérives, pas au mouvement animaliste dans son ensemble, et surtout pas à l’ensemble des acteur·ice·s qui, de leur côté, font du bon travail, voire un travail exceptionnel, et sans qui les animaux, qui, ne l’oublions pas (c’est une différence de taille avec d’autres luttes), ne vont pas pouvoir se libérer tous seuls, seraient soumis à davantage d’injustice. Et surtout, qu’on ne crache pas sur les autres simplement parce que l’on n’est pas d’accord.

« Autre souci : je ne suis pas antispéciste. J’ai un gros problème avec cette idéologie, je ne la trouve pas pertinente, j’en ai parlé un nombre de fois incalculable. A mon sens c’est juste une tentative de plaquage des luttes sociales humaines pour se donner une consistance philosophique, et un terrain commun avec les autres militances. Or manger des animaux a toujours été nécessaire, encore en partie aujourd’hui. Je ne vois pas comment faire coïncider des intérêts égaux entre nous et les animaux, entre les animaux eux-mêmes, sans arriver à des absurdités comme le RWAS. Pourtant la sphère militante s’en empare et ne remet jamais en cause l’antispécisme. Encore une fois peut-être a-t-elle raison, mais le résultat est le même. Bon courage pour traiter de manière égale les intérêts de la poule et du renard, du lion et de la gazelle, des charognards, des insectes, (et de la végétation qui dépend aussi de la fertilisation du sol par la décomposition et qui nourrit d’autres animaux le cycle suivant) sans déglinguer l’évolution et/ou les écosystèmes, dans une équation tellement complexe qu’elle en devient débile. »

Je n’ai jamais vraiment compris cet argument censé invalider les concepts de spécisme et d’antispécisme : « manger des animaux a toujours été nécessaire ». Si par « nécessaire », on entend « nécessaire pour vivre en bonne santé », c’est vrai. Une alimentation entièrement végétalienne, même bien équilibrée, ne satisfait pas nos besoins en vitamine B12. Aujourd’hui, il faut donc se complémenter. Avant, il « fallait » manger des animaux, humains ou non humains, sentients ou très probablement non sentients (comme les huîtres ou les moules, très bonnes sources de B12). Je ne vois pas vraiment en quoi le « besoin » historique ou aujourd’hui géographique de trouver une source animale de B12 invalide le fait qu’existe tout de même un système où les humains ont choisi de soumettre d’autres espèces à l’élevage, à la captivité dans les cirques, les delphinariums ou les zoos, de développer des systèmes très sophistiqués pour inséminer des vaches et enlever leurs petits, pour broyer des poussins, pour castrer des porcelets à vif, qu’ils prévoient des sanctions très différentes quand il s’agit de maltraitance animale ou de maltraitance humaine (anormalement différente par rapport aux intérêts des uns et des autres et même en tenant compte des différences de contexte, j’entends), et que, globalement, l’humanité se fout complètement de certains animaux et les considère comme des ressources, s’intéresse à d’autres parce qu’ils sont mignons, et se met sur un piédestal en considérant « l’espèce » comme critère pertinent en soi, j’insiste la dessus, EN SOI, pour justifier cette différence de traitement.

J’ai parlé du RWAS dans un autre article, et c’est toujours cette position que je soutiens aujourd’hui : j’ai du mal à trouver de bonnes raisons d’y être opposé sur le principe, c’est-à-dire tant qu’on réfléchit sur un plan éthique, qu’on tente en somme de répondre à la question « est-il acceptable et souhaitable d’intervenir dans la nature pour réduire la souffrance des animaux sauvages ? ». Les problèmes interviennent dans un autre temps, dans les modalités d’application d’un système. Éthique et science ne répondent pas aux mêmes questions : la science nous aide à anticiper les conséquences d’une intervention sur l’ensemble des individus potentiellement touchés par cette action. Est-il souhaitable, dans l’absolu, de réduire la souffrance des animaux sauvages ? C’est une question éthique. Est-il possible de le faire, et est-il possible de le faire sans que cela n’empire de fait la situation ? C’est une question scientifique et technique. On peut adhérer au principe du RWAS tout en pensant que de nombreuses interventions imaginables ne sont pas pertinentes. C’est le cas de l’écrasante majorité des personnes sympathisantes du RWAS que je connais (cela n’a pas de valeur scientifique, ça vaut ce que ça vaut, mais les anecdotes potentielles de l’auteur·ice aussi). Et en tout cas, balancer cela d’un revers de la main en qualifiant ce travail d’absurdité et en le tournant au ridicule de manière condescendante me paraît peu charitable.

Mais de toute façon, les avis sont très partagés sur cette question du RWAS. Nombre d’antispécistes ne sont pas du tout intéressés par le RWAS, ne savent même pas ce que c’est, ou y sont opposés. Il n’y a pas de consensus sur cette question, comme il me semble y en avoir sur d’autres (l’importance du concept de sentience par exemple). J’ai même l’impression, subjective, que, dans le monde francophone, celleux qui en parlent en dehors de la sphère militante « intellectuelle » et le visibilisent sont surtout les opposant·e·s à l’animalisme, ou certain·e·s opposant·e·s animalistes ou ex-animalistes.

Ha, et la végétation n’a pas « d’intérêts ». C’est une ressource, pour le coup, dont la bonne gestion est importante parce que de cela dépend une partie des intérêts des êtres sentients. En d’autres termes, s’il faut protéger les ours ou les cochons, c’est pour leurs intérêts. S’il faut protéger la flore, c’est pour les intérêts des humains, des ours, des geais ou des mulots.

« C’est aussi un manque total d’humilité, caractéristique récurrente chez les animalistes, qui voudraient terraformer le vivant au mépris de millions d’années d’évolution, pour appliquer un canevas moral qui nous est propre. Le faire par petites touches, ou dans nos interactions avec les animaux : oui. Mais se proclamer grand stratéguerre de la biosphère et proposer des modèles d’action à la volée, sans prudence, qui plus est quand nos compétences scientifiques c’est d’être webdesigner (comme moi), randonneur ou prof de yoga, ça se voit en fait, que c’est pas crédible. Le monde est complexe, et même les spécialistes de domaines scientifiques sont prudents dans leurs affirmations. C’est même à ça qu’on les reconnaît. Et voir les militants s’engouffrer et suivre des têtes de gondole qui n’ont aucun bagage sur ces sujets, tout en proclamant de grandes vérités en ayant réponse à tout, bah moi ça me dégoûte. Encore une fois c’est un comportement puéril, induit ou amplifié par les réseaux sociaux. Moi-même j’ai proféré des conneries sur la nutrition, ça ne m’empêchait pas d’avoir de l’influence sur des gens : c’est un problème. »

On ne s’attardera pas sur l’homme de paille, c’est-à-dire la présentation erronée de la position adverse pour mieux la détruire. On passera la généralisation abusive, ainsi qu’une sorte d’argument d’autorité inverse (il n’est pas nécessaire d’être agronome ou éthologue pour être au fait de la méthode scientifique, savoir trouver des données fiables sur un sujet précis, et formuler des raisonnements cohérents et solides de philosophie morale ou d’éthique). On sera charitable, et l’on se dira que la référence au prof de yoga ne vise personne et que ce n’est pas un petit tacle fait en passant. On partagera la logique sous-jacente, en la circonscrivant davantage : le fait que certaines personnes correspondent à une partie de cette description, et que oui, c’est un problème. Mais on comprendra aussi que cela « n’est » pas l’animalisme.

« Voyez-vous aujourd’hui dans la cause animale des personnalités prudentes, mesurées, prêtes à concéder des arguments, ou plutôt des personnes sûres d’elles, qui ont réponse à tout, et qui tordent la réalité pour la faire rentrer dans leur grille de lecture ? Moi je ne suis plus inspiré par aucun auteur/penseur/créateur (femmes et hommes) dans cette cause. Toutes les vidéos me font me facepalmer, toutes mes tentatives de lecture aussi. J’aimerais que la cause animale ait dans ses rangs moins de philosophes ou d’influenceurs, et plus d’agronomes, de médecins-nutritionnistes ou de climatologues. »

Je vois les deux. De plus en plus des deux. Des militant·e·s, des blogs, des articles, des vidéos, des associations, des initiatives, des campagnes, des podcasts, des actions de lobbying, des livres, des sites. Des L214, des Animal Cross, des L’Amorce, des Florence Dellerie, des Carotte masquée, des Les Questions décomposent… Des dizaines et des dizaines de personnes mesurées, qui revendiquent une démarche rationnelle, parfois sceptique, de l’altruisme efficace, de la bienveillance. On peut ne pas « être inspiré ». C’est très subjectif. En revanche, on peut difficilement ne pas voir cette réalité. Et puis merci pour toutes ces personnes, aussi. Il y a une différence entre « ne pas être inspiré » et mépriser ( « facepalmer », really ?) toutes les initiatives vidéos ou écrites.

J’aimerais quant à moi que la cause animale ait dans ses rangs plus de personnes cohérentes, rationnelles et motivées, conscientes de nos biais, capables d’avoir le recul nécessaire pour proposer des solutions intelligentes et pragmatiques pour réduire les injustices. J’aimerais aussi qu’elle ait dans ses rangs moins de personnes dogmatiques, agressives, aigries, bêtes, méchantes, adeptes de pseudo-science, naturalistes ou naïves. Je me fiche pas mal de leur background (si ce n’est pour des raisons stratégiques, afin de gagner en crédibilité auprès du grand public). Je veux que l’on implique des personnes parce qu’elles sont compétentes, en philosophie, en agronomie, en éthique, en biologie, en éthologie, en économie, en droit, en science politique, en communication, en graphisme, en diététique, en gastronomie, en gestion, et littérature, en montage, en tractage…

« Ma posture aujourd’hui serait proche de : “essayer de faire le moindre mal dans un monde complexe”. C’était un peu ça qui me semblait potable à la base. Aujourd’hui le véganisme est devenu un indicateur de pureté pour comparer les comportements vertueux. Non seulement cet indicateur est imprécis, mais il est aussi partiel. »

J’ai un peu la même posture, avec une nuance : je voudrais faire en sorte que tout le monde vise cela aussi.

Le véganisme n’est rien d’autre que ce qu’on en fait. La recherche de pureté n’est certes pas une bonne chose, mais elle n’est pas non plus une caractéristique du véganisme ou des véganes.

De manière générale, je reprocherais à ce texte une vision trop généralisante de la protection animale. Volontairement ou pas, pour des raisons qui m’échappent, son auteur·ice a utilisé certains éléments, certaines tendances au sein du mouvement, pour extrapoler et dresser un tableau bien sombre d’un animalisme pourtant très divers.

Il ne me semble pas justifié, et pas juste, de mettre tout le monde dans le même panier parce qu’on ne comprend pas certaines positions, parce que certaines actions sont indéfendables, parce que certaines dérives sont dangereuses, et parce que, visiblement, on n’est plus en phase avec ce que l’on perçoit d’un mouvement à un instant t. Peut-être que lorsque la totalité des productions intellectuelles ou militantes d’un milieu conduisent au « facepalm », il vaut mieux s’en détacher.

Mais on peut le faire de manière fairplay.

12 Comments on "Débunkage #9 : un cas d’école de généralisation abusive"

  1. <3
    Ce réquisitoire était étrangement tourné contre le mouvement animaliste en général (qui comprend aussi welfarme, la SPA, etc.) et l'antispécisme en général (qui considère que le critère d'espèce n'est en soi pas pertinent, ou conteste la suprématie des droits/intérêts humains sur ceux de tous les autres animaux).

    Je crois que plus on décloisonnera et affichera la multitude des positions en faveur des animaux, moins on risquera ce genre de critiques. On s'y attend davantage à les retrouver venant de personnes qui mettent toute leur bonne volonté à ne rien comprendre (comme Ariès) ou n'y connaissent rien.
    Du coup la réponse a l'avantage de contester la pertinence d'arguments qu'on retrouve fréquemment 😀

  2. Avatar PIERRE-MARCEL REIGNIER | 6 décembre 2019 at 14:35 | Répondre

    Merci infiniment, Inugami, pour cette analyse à laquelle je souscris totalement. Bien sûr que nombre de critiques faites par notre ami webdesigner sont incontestables, mais lui-même reconnaît qu’il a eu et répandu des idées erronées ou manquant de nuance sur ces questions. Ce qui a été mon cas aussi évidemment, et l’est encore sûrement, mais (je l’espère) un peu moins qu’hier. J’ai le sentiment que son jugement illustre précisément ce qu’il reproche aux acteurs de la cause animale: péremptoire et sans nuance. Et ne met-il pas la charrue avant les boeufs (pardon) lorsqu’il déplore l’absence de compétences scientifiques en ces matières? C’est parce qu’enfin la société humaine commence à prendre sérieusement conscience de l’importance de ces questions éthiques que les formations spécifiques se mettent en place qui produiront les spécialistes de demain. Voir par exemple les récents DU en droit animalier, l’essor considérable de l’éthologie ou les formations scolaires en cuisine végétale. Tout est à faire, ce qui est urgent et passionnant. C’est d’ailleurs en quelque sorte la conclusion de Zoopolis qui reconnaît qu’on en est encore au stade de soulever des questions et proposer des pistes de réflexion plutôt que d’apporter des réponses claires (simplistes?) et définitives. Ce qu’illustre aussi la passionnante étude d’Estiva Reus sur l’altruisme efficace animalier. Alors, en conclure que puisque tout n’est pas parfait et bien ficelé, autant ne rien faire?

    • Merci à toi (et je suis ravi de voir ton visage maintenant que nous nous sommes croisés l’autre fois) !

      Effectivement, c’est un peu le sophisme du nirvana, de la solution parfaite. Son post (et de nombreuses sorties qu’il a faites en amont et depuis) donne aussi l’impression qu’il vit dans une bulle où il ne voit que des animalistes dogmatiques, qui ne s’intéressent pas à la science, qui n’ont pas de recul. Si c’est vraiment ce qu’il voit (j’en doute), c’est triste, étant donné la grande quantité de ressources animalistes de qualités, articles, humains, travaux universitaires, etc.

  3. J’ai été également très étonnée de ce post. Après, vu que pour cette personne des youtubeuses culinaires comme Llyod Lang ne servent à rien, que Caron est trop démago médiatique, que machin truc est trop ci, bidule chouette trop ça…. Au final, qu’est-ce que cette personne a proposé de plus, pour se permettre un tacle généralisant ? Des podcast de une heure trente entre copains écouté uniquement par des adeptes ? Personnellement, des youtubeuses culinaires comme Llyod Lang m’ont bien plus aidé à concrètement évoluer au quotidien avec des super recettes bluffantes pour mon entourage, que des vlogs où on voit un groupe de vegan en colonie de vacances.
    Dommage parce que ces premières contributions étaient pourtant mesurées et intéressante.
    Disons qu’en fait, ce n’est pas grave en tant que personne influenceuse/vulgarisatrice de ne plus vouloir contribuer, en ne postant plus de vidéo etc. Si iel a d’autres choses à faire dans sa vie ces temps-ci, grand bien lui fasse.
    Mais soutiens encore ceux qui essayent chaque jour d’améliorer la cause.

    Je lui conseillerai de lire le livre de Paul Watson sur le manuel de l’éco guerrier, pour qu’iel se rende compte que ce post est contre productif. S’attaquer les uns les autres alors que l’on défend la même chose, c’est poser une bombe dans son propre camp.

    Après je pense pas que ce soit un adieu à la cause, juste là iel en a marre des petites guéguerres et des égos qui prennent trop de place et sont inutiles. je pense.

    Mais bon. Ce n’est qu’un post, ça ne va pas non plus faire la une de Valeurs Actuelles ^^

    Perso je ne lui en veux pas, je reste en soutien et le/la remercie pour les quelques vidéos pertinentes qui ont été produites, et je lui souhaite de s’apaiser et se recentrer sur ce qui lui tient vraiment à coeur.

    • Oui, il faisait de bonnes vidéos à une époque, qu’il a reniées et supprimées de sa chaîne Youtube. Sur la police végane, sur le dilemme du tramway appliqué au véganisme… Je lui suis reconnaissant, en tant que militant, d’avoir effectué ce travail à l’époque. Pareil, je lui souhaite le meilleur, évidemment. Et je comprends que le milieu militant puisse être usant, à force. On passe tous par des périodes un peu “down”.

      Haha, Valeurs Actuelles… Ils seraient pas là on s’ennuierait ! 😉

  4. Merci pour ce texte à la fois bienveillant et nécessaire.

    Ce qui m’a le plus frappé pendant ma lecture du billet original (outre les nombreux points pertinents soulevés ici), c’est cette idée, elle aussi souvent reprise par les anti-véganes, que le véganisme va s’imposer de force, à tous, partout sur la planète, dans un avenir rapproché. Il me semble absolument inconcevable d’en arriver à une telle conclusion quand on s’intéresse un tant soit peu à la question animale. Pour moi, il est clair que la fin de l’exploitation animale est une utopie, une sorte d’idéal, et qu’il faudra des centaines voire des milliers d’années pour en venir à bout (si tant est que ce soit même possible). Aucun d’entre nous n’en verra probablement même le commencement du début de son vivant.

    Même si le parallèle est encore une fois délicat, dois-je rappeler que l’esclavage humain existe encore sur la planète, alors que ça fait un moment que l’on a compris que c’était « mal »? Idem pour d’autres luttes sociales nées au fil des siècles : droits des femmes, droits des LGBTQ+, droit des travailleurs, et plus largement droits humains. Personne ne conteste que, malgré de grandes avancées, aucune de ces questions n’est vraiment réglée aujourd’hui à l’échelle mondiale, et donc la lutte continue, et continuera encore longtemps. Alors pourquoi en serait-il autrement pour la question animale? Pourquoi dans ce cas-ci semble-t-il inconcevable que les choses se feront aussi par étapes, par tous petits pas, sûrement encore moins rapidement que pour les humains? Et surtout pourquoi cela rendrait-il la lutte caduque dans son ensemble?

    Sans vouloir faire de psychologie de comptoir, je pense aussi que les réseaux sociaux sont en partie responsables de cette vision défaitiste, car ce sont de véritables miroirs déformants qui renvoient une image totalement tordue de la réalité (autant du côté des militants que de leurs « ennemis »), et amplifient certains aspects problématiques mais marginaux au-delà des apparences. Oui, beaucoup de militants sont véritablement des « extrémistes » qui font mal au mouvement, mais représentent-ils vraiment la majorité? Et même, les « militants » représentent-ils vraiment la majorité des véganes? J’ai l’impression que beaucoup font aussi ça un peu dans leur coin, sans sentir l’obligation de s’impliquer plus que ça.

    Quant aux têtes pensantes de l’antispécisme, sont-ils à ce point intouchables et omnipotents qu’il serait impossible de les critiquer, de les remettre en question, ou même de débattre avec eux? Les voix discordantes, les critiques, l’esprit critique même, sont là, elles existent, alors je trouve dommage (et dommageable, quand on voit la jubilation de certains anti) de laisser croire que le mouvement animaliste est incapable d’autocritique.

    • Merci pour ton commentaire. Je te rejoins sur les réseaux sociaux, en tout cas sur l’accélération de l’accès à l’information et sa diffusion éclair.

  5. Merci pour cet avis éclairé que je partage à 100%. Cette publication m’avait fait un choc, vu que je compte cette personne comme ayant fortement contribué à mon propre cheminement intellectuel sur le sujet. En fait, je pense qu’il a juste fait une surdose de dogmatisme, et cotoyé trop de personnes toxiques dans le mouvement. Il a été pris par son élan dans sa critique et a fini par jeter le bébé avec l’eau du bain. Personnellement, je constate autour de moi que l’antispecisme exigent rationnellement, zététicien, fait son chemin, et cet article le prouve très bien. Merci !

    • Merci à toi pour ton retour !

      J’aimais beaucoup le travail de cette personne à une époque, notamment parce que parmi les youtubeurs véganes bienveillants et pragmatiques, c’était un peu le calme plat…L’image est juste : il jette le bébé avec l’eau du bain, il jette l’opprobre sur tout un mouvement à cause de dérives. Entre autres.

  6. Merci infiniment pour cette réponse très posée et sans animosité personnelle, c’était exactement ce qu’il fallait je crois !

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