Battle : non, les amis des animaux ne sont pas des nazis

J’ai décidé de me mettre à la page et de faire une vidéo youtube en réponse à une autre vidéo youtube, comme le font les jeunes.

Le problème, c’est que je suis beaucoup trop moche pour faire des vidéos. Je fais donc cette réponse par écrit.

Et puis en fait, la vidéo youtube originale, c’est pas une vidéo du tout, c’est un article du Figaro de ce week-end. Et non, j’achète pas le Figaro.

L’entrefilet en question est d’un zoologue et anthropologue du nom de Jean-Pierre Digard qui ne me lira sans doute jamais donc je suis super courageux. Je me suis prêté à cet exercice de debunkage, ou tout au moins de clarification (tout n’étant pas « débunkable » per se), car ce monsieur a réussi à m’énerver en plein café, et personne, je dis bien PERSONNE, ne m’énerve quand je prends mon café.

Il n’y a pas que des problèmes de logique dans l’article, mais aussi des erreurs, des raccourcis, des présupposés… C’est d’autant plus regrettable que l’auteur de ces lignes est sans doute calé dans son domaine, la zoologie ; mais être calé en zoologie ne signifie pas tout savoir de tout ce qui tourne autour des animaux et n’empêche pas les errances de la pensée. Ha, et je vous préviens : ça va être un peu chiant au début. Mais restez, la fin de l’entrefilet suscité vaut le détour. Spoiler : tout est dans le titre.

C’est parti : HIMYT vs. Mec barbu interviewé dans le Figaro, battle unidirectionnelle de la mort ».

« Les animaux ont un statut juridique qui a été précisé par l’amendement Glavany du Code civil en février 2015. Ils forment désormais une catégorie particulière de biens en tant qu' »êtres vivants doués de sensibilité ». Pour bien comprendre ce changement, il faut savoir que le Code civil, dans sa version précédente, distinguait les personnes et les biens. Et les animaux n’étant pas des personnes, ils étaient donc des biens, plus précisément des biens « meubles ». Alors les amis des animaux ont dit qu’on les prenait pour des chaises ou des tables. Plus simplement, les animaux sont qualifiés de biens « meubles » car ils peuvent se déplacer ou être déplacés à la différence des biens « immeubles ». La formule ne voulait donc nullement dire que l’on prenait les animaux pour des objets. »

Le début est vrai, si ce n’est que le code civil (qui est moins cérémonial que le monsieur puisqu’il s’écrit lui-même sans majuscule) distingue encore les personnes et les biens. Et les animaux sont toujours des biens meubles. Ce qui est problématique dans cet extrait, c’est l’appel au ridicule pratiqué par l’auteur. Non, nous autres, « amis des animaux », ne sommes pas cons au point de croire que les animaux sont considérés par le droit comme des meubles parce que ce sont des « biens meubles ». Ce que nous reprochons à l’état du droit, c’est qu’ils sont en grande partie considérés comme des chaises, des tables, des stylos, des disques, des voitures, c’est-à-dire comme des objets pouvant être possédés. Ce n’est pas le caractère meuble qui nous scandalise, c’est le caractère de bien.

« Bien avant cet amendement, le statut d’être sensible des animaux était reconnu dans le Code rural et dans le Code pénal, toute une série de sanctions est prévue contre les mauvais traitements dont ils pourraient faire l’objet. D’ailleurs la première loi qui les interdit est la loi Grammont qui date de 1850. Il est donc faux de dire qu’il n’existe rien dans le droit français pour protéger les animaux. Des textes existent, il suffit de les appliquer. »

Il est faux de le dire, et on ne le dit pas. Le droit protège les animaux d’une certaine manière, et surtout grâce à l’influence du droit européen (Bruxelles, ce n’est pas que le tafta, l’ultralibéralisme et les méchants financiers vilains pas beaux). On dit simplement que ce qui existe est insuffisant – et par ailleurs, que les lois sont mal appliquées, à dessein ou pas. Parce que la logique de base est erronée : les animaux ne sont pas des marchandises, des objets, des biens. Autre problème : de quoi parle t-on ? La loi Grammont citée par le monsieur protège les animaux domestiques, par exemple. Et c’est souvent comme ça : en face du chat ou du chien, les vaches, les cochons, les poissons ou les poulets sont les grands oubliés du droit. Parce qu’ils sont les grands oubliés de la société dans son ensemble, tout simplement. Kaboom, you’ve been lawyered.

« On ne peut pas dire non plus que tous les animaux des abattoirs sont traités de la [sic] façon aussi scandaleuse que le dénonce L214. Cette association a des revendications fondées sur la généralisation d’exemples isolés. Ce sont souvent les petites structures qui ont le plus de mal à traiter correctement les animaux. »

Outre le fait que la logique même de l’abattoir suppose un traitement scandaleux (parce qu’on pourra toujours me couper la tête en me chantant une comptine et en me faisant un bisou et des grattouilles, ça me fera pas plaisir), il se trouve que si, justement, tous les animaux de tous les abattoirs sont traités de façon atroce, que les responsables des abattoirs visés expliquent souvent qu’ils respectent la législation, et le pire dans tout ça, c’est que c’est souvent vrai. C’est bien ça le problème : on exploite les animaux en tout impunité, parce que les sanctions qu’il faudrait prévoir ne sont pas prévues.

« Les mouvements comme L214 ont une logique extrémiste qui est l’abolition pure simple [sic] de tout élevage, utilisation et possession d’animaux par des humains. Leur idéal est de parvenir à un monde ou tout traitement inégalitaire des espèces serait banni. C’est un objectif évidemment irréaliste. »

Waw. Alors : 1) Extrémiste, c’est bien comme mot. Parce que ça permet souvent de ne voir les choses que par le truchement de sa lorgnette : c’est pas moi qui suis extrême, c’est l’autre. Tuer des êtres sensibles pour les manger, c’est pas extrême, c’est « normal ». Être contre ça, c’est extrême. Hum. 2) Une position extrémiste n’est ni bonne ni mauvaise de ce simple fait : dire qu’on est « absolument contre le viol dans toutes les circonstances », c’est sans doute « extrémiste », mais c’est aussi sans doute bien. 3) Pente savonneuse : si on supprime les abattoirs et qu’on arrête de manger de la viande, on s’en sort pas ! On arrive à une situation où il vaut mieux ne rien faire du tout, parce que l’idéal est inatteignable. Hum bis. 4) Homme de paille. Non, l’idéal de ces saletés de hippies vegan antispécistes (et j’en connais, croyez-moi ; ils écoutent même du reggae), ce n’est pas de parvenir à un monde où tout traitement inégalitaire des espèces serait banni, c’est d’arriver à un monde où toute discrimination injustifiée portant sur le critère de l’espèce serait bannie. Dire qu’un poulet et un humain doivent tous deux avoir le droit de vote, c’est super égalitaire, mais c’est très con. Une discrimination serait donc justifiée. Dire qu’on ne peut pas davantage faire souffrir un poulet qu’un humain pour faire un sandwich, c’est juste, parce que c’est appliquer un critère de non-discrimination pertinent en l’occurrence.

« La plupart des animaux visés par L214 sont domestiqués depuis une dizaine de millénaires (chiens, ruminants, porcs, équidés) : ils n’existent plus à l’état sauvage et, par conséquent, ne peuvent pas se défendre et se nourrir seuls. »

Je ne suis pas zoologue. Je ne critique pas, faute de connaissances suffisantes, la capacité des animaux domestiqués à « se défendre et se nourrir seuls ». En revanche, ce que je critique, c’est l’énooooooooorme raccourci emprunté entre d’une part, un monde où l’on se bat pour mettre fin, petit à petit (parce que oui, c’est forcément progressif) à l’exploitation animale et d’autre part un monde où tous les animaux enfermés aujourd’hui dans les usines ou les foyers se retrouvent dans les rues, démunis, errant au hasard. J’ai déjà parlé de ça ici, donc je ne reviens pas là-dessus en détails, mais pour aller vite : la loi de l’offre et de la demande, vous connaissez ?

« En voulant traiter les animaux comme les hommes ne va-t-on pas traiter les hommes comme des bêtes ? Aucun régime au monde n’a donné aux animaux un statut aussi favorable que le IIIe Reich ! »

Et c’est avec une joie sincère et les mains moites que je décerne à l’auteur de ces lignes un point Godwin, pour avoir usé de la Reductio ad Hitlerum et comparé, sans même prendre des pincettes, notre cause au IIIe Reich. Et tout à la fin, rien que ça. Comme argument n°1, comme cerise sur le gâteau (avec pleins d’œufs pourris de poules en batterie, pour le coup). Et de surcroît, à la suite d’une magnifique pirouette stylistique qui n’a aucune substance logique. Mais en voulant traiter les réfugiés comme les citoyens, ne va t-on pas traiter les citoyens comme des réfugiés ? Mais en voulant traiter les femmes comme les hommes, ne va t-on pas traiter les hommes comme des femmes ? Mais en voulant traiter les torchons comme les serviettes, qui amassera la mousse ?

*Pen drop*

4 Comments on "Battle : non, les amis des animaux ne sont pas des nazis"

  1. Ce genre de discours je préfère en rire qu’en pleurer parce que franchement pour sortir de telles âneries, faut vraiment être borné. Et le pire c’est que la personne doit passer pour un mec super professionnel et intelligent de sortir de telles choses.
    Merci pour cet article, j’ai adoré les punchline. (Et qui a dit que les youtubers devaient être beaux ?)

  2. Merci pour cet article, ça fait vraiment du bien. Les végans ont besoin de gens comme toi exprimant la vérité face au mensonge et à la stupidité ; ça aide à se sentir moins seul dans son combat.

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