Battle #2 : le vide intersidéral des non-arguments enrobés dans du joli papier

Avant-propos : je suis un peu vulgaire dans cet article, mais cela est dû à l’état d’agacement qui a suivi la lecture du billet dont je vais parler. Je présente par avance toutes mes excuses aux coprophobes. Cela n’arrivera plus. C’est pathologique.

« Logorrhée » :

  • Littéralement, diarrhée verbale, ou incontinence verbale. Trouble du langage caractérisé par un besoin irrésistible et morbide de parler.
  • (Littéraire) Long discours creux ; verbiage. Flux de paroles inutiles et incohérentes. Blabla prétentieux pour présenter des banalités ou une analyse plus ou moins cohérente et fondée.

Et là, on en a une belle. Une bien pédante, bien condescendante, bien creuse. C’est signé Luc Le Vaillant, c’est sur le site de Libé, et ça date du 10 juillet. Vous pouvez avoir tout le texte en suivant le lien plus haut. Allez, au boulot :

La faveur surprenante des causes animales et véganes témoigne d’une compassion proliférante qui devrait pourtant éviter d’humaniser l’animal et de «désanimaliser» l’homme. Il est étonnant de voir une cause annexe gagner en visibilité, imposer ses exigences et commencer à gangrener les habitudes. […] Elle va de pair avec […] la mise à mort des carnivores. Essayons de voir pourquoi ce qui faisait ricaner grassement un pays de bombance réussit désormais à déclencher les bravos rien qu’en poussant les wagonnets du dépouillement sur les rails d’une mystique récessive.

Je rappelle pour ceux du fond qui n’ont pas suivi que chaque année, on tue entre 60 milliards et 150 milliards d’animaux. Et sans compter les poissons et autres animaux marins (et pourquoi ne pas les compter ?) : en les comptant, on peut alors atteindre 3000 milliards. Ce qui veut dire que ces morts représentent annuellement (et encore, en prenant l’estimation basse) 150 fois plus que les morts humaines de toutes les guerres que l’humanité a connues. Je rappelle aussi que les animaux sont des êtres sensibles, pas seulement parce qu’on les voit remuer la queue, pas seulement parce que certains savent compter, et malgré le fait qu’ils ne sachent pas conduire une voiture. Moi non plus, je ne sais pas conduire une voiture. Personne ne nie cette sensibilité, personne ne nie la douleur des animaux, mais il existe encore des voix pour se moquer de cette horreur. Que la prise de conscience prenne du temps, dont acte. Que l’on se fiche de la souffrance animale en rangeant l’animalisme dans les « causes annexes », avec le mouvement anti-nouvelle- coiffure-de-Katy-Perry, non.

Car oui, c’est visiblement une cause annexe. Ça fait toujours plaisir. Dès l’intro, on sait qu’on va être dans de la critique de fond, pertinente et dénuée de toute agressivité : « compassion proliférante », « gangrener les habitudes », « mise à mort des carnivores », « mystique récessive ». OKLM, quoi.

Quant à l’humanisation de l’animal, on ne le répètera jamais assez, c’est un faux argument. Reconnaître que les éléments qui font que l’on ne mange pas un humain ou un chat sont aussi présents chez un cochon (sentience et souffrance) et que cela devrait conduire à la fin du traitement discriminatoire subi par les cochons, ce n’est pas « humaniser » le cochon. C’est dépasser le critère de l’espèce quand celui-ci est arbitraire.

[…] Pour les antispécistes et autres végans, l’homme n’a plus aucune légitimité à se prétendre maître de l’univers. Il a trop salopé la beauté supposée de la nature pour ne pas devoir expier à jamais. Entre masochisme christique et désinvestissement bouddhiste, les observants deviennent les cobayes d’une ascèse réparatrice, les apôtres d’un jeûne moins régénérant que culpabilisateur. Il ne s’agit plus de sauver le monde, mais de se perdre en lui […]. Il n’y a plus de ligne droite partant d’un zéro ensauvagé et allant vers un progrès infini à la relativité enjouée. Au mieux, il y a le cercle de l’éternel retour du recyclage permanent quand ce n’est pas l’abîme en siphon du néant se vidant dans le trou noir des origines.

Je passe sur la formulation méprisante du début, parce que je ne voudrais pas vexer les « spécistes et autres carnistes ». Bah oui, vous voyez, c’est pas très sympatoche.

Après, on a du rien. Du vide, avec un peu de caca sur les côtés pour faire bonne mesure. On a l’impression que Luc, que nous appellerons Luc pour des raisons évidentes d’hygiène, critique soit les vegan tenants du naturalisme, pour qui tout ce qui est naturel est bien, soit l’écologie profonde, soit les gens convaincus que le véganisme est la solution à tous les problèmes de santé, soit les vegan militants qui passent plus de temps à essayer d’adopter la figure du sauveur que de se préoccuper du sort des animaux. Et tout ça, oui, ça existe. Problème : le véganisme, ce n’est pas ça, et les vegan, les antispécistes, les animalistes ne se réduisent pas à ces clichés.

On sait qu’on part donc avec un joli « homme de paille », comme on dit, c’est-à-dire une définition erronée de ce qu’il entend critiquer, les « causes animales et véganes ». Donc rassurons-nous, au fond : Luc ne s’attaque pas à nous, il s’attaque à l’image qu’il s’est formée dans la tête. Et cette image, c’est probablement Thierry-Corentin, jeune hippie de 19 ans qui fait l’amour avec des cailloux et mange bio, sans gluten, qui est vegan parce que la nature c’est choupi, et qui hésite entre l’école shintô du loup ou celle de la grenouille zébrée. Je connais peu de gens comme ça. Surtout pour le coup des cailloux.

Ha, au fait : si vous bitez pas un mot de ce que Luc écrit parfois, c’est normal. Il fait probablement partie de ces gens qui considèrent, à l’instar de Louis-Frédéric Ribambelle en 1817 (ennemi juré de Nicolas Boileau), que « ce qui se conçoit bien doit s’énoncer pas clairement du tout avec des mots compliqués pour cacher l’absence de fond, et les mots pour le dire vous viennent aisément mais vous les remettez au placard juste après en fait pour faire plutôt dans l’écriture pseudo-littéraire pompeuse parce que ça pète ».

Politique du plus petit que soi. La gauche a longtemps voulu la transformation du réel, l’égalité dans l’excellence, la levée en masse vers la connaissance. Il s’agissait […] de saisir l’état des choses à pleine main et de regarder droit devant, en Prométhée ambitieux et collectif. […] Il importait de vivre debout plutôt que de mourir à quatre pattes. Il était question d’échapper au déterminisme minéral, végétal et animal. Il semblerait que la tendance s’inverse et qu’il faille oublier Darwin. La gauche d’aujourd’hui se passionne pour les minorités. […]. Elle se complaît dans la prise en charge des plus petits que soi. Les droits disséminés sont enfin acquis au tiers état, aux Juifs, aux Noirs, aux femmes, aux gays, etc., etc. Bravo ! Cela est bel et bon… Mais […] ces braves bêtes […] sont bombardées avant-garde du prolétariat écolo. Elles sont les victimes à ne surtout pas immoler, les totems à vénérer avant que l’apocalypse n’emporte les quatre cavaliers, les poneys, les buffles et tout le troupeau. J’ai bien peur que cette sollicitude en herbe soit surtout le signe d’un rebours régressif vers un être originel, d’un recours gracieux déposé pour retrouver une innocence d’enfance.

Bien. Ce que la gauche vient faire là, je l’ignore (on peut être de gauche, de droite, ou considérer que ces étiquettes sont dépassées, et être animaliste). En tout cas, faut-il oublier Darwin ? Est-ce ce que l’on fait ? Je n’ai même pas compris le rapport. Une façon plus jolie de parler de la chaîne alimentaire ? Dans ce cas, je rappellerai également que c’est une description, pas une prescription, et que ce n’est pas parce qu’on peut manger de la viande qu’on doit le faire.

Je trouve le discours un peu nauséabond, d’ailleurs (« la gauche d’aujourd’hui se passionne pour les minorités »…), mais peut-être est-ce dû aux effluves du caca cité précédemment. En tout cas, on est toujours dans la critique de l’homme de paille précédent. Totems ? Victimes à ne pas immoler ? Je suis censé, en tant qu’animaliste, me reconnaître là-dedans ? Ha. Pourtant, ce qui me fait combattre l’exploitation animale, ce n’est pas un amour de la nature, une haine de l’homme, une affection pour les animaux, mais simplement un raisonnement éthico-logique de base : 1) les animaux ont des caractéristiques X, 2) il est éthiquement condamnable de faire un méchoui à partir des êtres vivants qui possèdent ces caractéristiques X, 3) je ne fais pas de méchoui avec des animaux.

Le propos de Luc serait ici assez inadmissible s’il portait sur une « catégorie » particulière d’êtres humains, et pas les animaux. Et ce serait normal. Mais pourquoi serait-ce différent pour les animaux non humains ? Quelle caractéristique serait ici discriminante ? Si je milite pour les droits des personnes homosexuelles, cherché-je un « rebours régressif vers un être originel » ? Suis-je en quête de Dieu ? Regretté-je les bons petits plats de ma maman ? Suis-je atteint d’un complexe d’Œdipe ? Utilisé-je trop les interrogations à la première personne du singulier ?

Tant de questions qui resteront sans réponse, en tout cas si l’on se limite à la lecture de ce paragraphe écrit au pipi.

[…] La majorité des Français n’a jamais vu plumer une volaille, dépiauter un lapin, courir un canard sans tête et moins encore crier un cochon qu’on égorge. C’est comme si cette hypersensibilité éveillée par le réalisme gore des images d’abattoir témoignait de la nostalgie d’une rudesse paysanne perdue et d’une promiscuité rurale enfuie. A s’éloigner de l’animal, on le porte aux nues et on le fantasme en frère de sang.

Oui. C’est pour ça que montrer les images est important. Parce que le carnisme fait que la viande est, dans l’esprit des gens, déconnectée de la souffrance animale qu’il y a derrière. C’est pour ça, Luc, que ton argument (on peut se tutoyer, hein ? Tu m’as bien montré ton caca…) va plutôt dans le sens des animalistes. Je ne sais pas si l’inventaire animalier morbide que tu fais est censé, pour toi, être une bonne chose (j’ai une petite idée de la réponse), mais il ne l’est pas pour moi, et est le reflet d’une affreuse réalité ; et devant cette réalité, il faut réagir, pas se couvrir les yeux.

Dans l’évolution des mentalités alimentaires, il faut voir deux choses et en craindre une troisième.

1) Choisir le régime désincarné est une manière de s’imaginer ange, elfe ou sylphide. Vous voilà esprit fugace et taureau ailé, pensée dégagée des servitudes physiologiques et grain de poussière balayé par la vacuité de l’existence. Il s’agit de satisfaire un besoin d’évanescence, de s’absenter de cette réalité désastreuse. […]

2) Cela témoigne aussi d’un refus de mordre dans le jarret de l’adversité. A l’inverse des activistes post-Bardot qui s’exhibent sanguinolents et nus pour choquer le cochon de passant et partager sporadiquement le destin tragique de leurs héros à poil et à plumes, les consommateurs veggies sont dans l’exercice de leur droit de retrait. […] Ils refusent d’incorporer la force de l’autre, de cannibaliser sa différence.

3) Ce souci d’humaniser l’animal est aussi une manière de désanimaliser l’homme, au risque d’affadir l’époque. Ne vous déplaise, j’aimerais pouvoir continuer à me rouler en goret dans la fange de ma souille, à bramer à la lune en biche au bois dormant et à charger en taurillon baveux la courageuse poupée à cape rouge qui se pavane sur le sable des arènes.

Je… Je ne comprends pas. Je comprends les mots, je comprends les phrases (je suis aussi linguiste, accessoirement), mais mes capacités intellectuelles ne me permettent pas de trouver un lien pertinent avec le schmilblick. C’est joli. Mais du rien avec un joli ruban autour, c’est quand même du rien. Je vais essayer, néanmoins : 1) critique de ceux qui sont vegan pour les mauvaises raisons ? Encore une fois, non, être vegan ne protège pas de tous les problèmes de santé du monde, et non, un vegan n’est pas un sauveur. C’est tout ? 2) je ne développe pas. C’est du vent. Sérieusement, je suis preneur de tout essai de décryptage de cette phrase. J’ai déjà cherché sur Le Bon Coin sans succès. 3) Déjà traité en partie, et même critique que précédemment. Et je vois pas en quoi le fait d’arrêter de manger de la viande t’empêcherait de courir tout nu en bavant dans la rue. Chacun son truc.

Bon, je vais me laver les mains.

15 Comments on "Battle #2 : le vide intersidéral des non-arguments enrobés dans du joli papier"

  1. Punaise aha j’ai halluciné en lisant… c’est d’une médiocrité, c’est à pleurer. Avec un bel enrobage bullshit !

  2. Non mais qu’est-ce que c’est que cet abruti? C’est tellement consternant et insupportable les gens comme lui, mais au moins on voit bien qu’ils n’ont aucun argument. Ton article m’a fait bien rire, ça calme un peu la mauvaise odeur de tout ce caca!
    Tout ça me fait penser à un dessin de Vegan Sidekick, où un crétin accuse un vegan d' »humaniser » les animaux parce qu’il ne les tue pas, et le vegan lui répond qu’il (le crétin) n’est pourtant pas en train de tuer le chien qui est en face de lui, du coup il l' »humanise »?
    Grâce aux gens comme Vegan Sidekick et toi, je ne suis jamais à court d’arguments, et j’ai l’impression de réussir à faire réfléchir les rares personnes qui n’y sont pas allergiques. Alors merci!

  3. Bénédicte TROCHERIS-JOBBÉ DUVAL | 12 juillet 2017 at 20:54 | Répondre

    Merci, Merci, Merci, pour cette réponse aussi cinglante que limpide ! Comme j’aimerais que Luc tente d’y répliquer pour le voir s’enfoncer un peu plus dans sa fange inepte et s’y étouffer ! Mais… faut pas rêver… À moins d’être complètement maso, il n’ a plus qu’à faire profil bas et à passer son chemin sur la pointe des pieds… en espérant ne pas s’étaler dans sa « propre » merde !

  4. Bravo pour ce décortiquage , réfléchi, intelligent, percutant et néanmoins hilarant …
    Merci , je diffuse ce genre d articles accompagné de votre analyse , bien sur à mes proches …
    et on peut toujours claquer le lien de cet article en commentaires sur libé …! À M’sieur Luc … Non ?! 👍🏼Cécile

  5. Bravo à toi d’avoir pris la peine et le temps de décrypter tant bien que mal ce texte. Pour ma part, je crois m’être arrêtée à « Entre masochisme christique et désinvestissement bouddhiste » lorsque j’ai senti mes neurones s’évaporer…
    Et ce validisme pseudo intellectuel dans lequel il baigne. D’une telle condescendance ! Répugnant !

  6. Al-Saleh Christophe | 13 juillet 2017 at 11:11 | Répondre

    Merci d’avoir pris cette peine. Le pire, je pense, c’est à quel point ces conformistes réactionnaires veulent paraître anti-conformistes en peignant ceux qu’ils croient critiquer comme des conformistes. Mais le jour où le véganisme sera un conformisme, les veaux, poules, cochons s’en porteront mieux…

  7. Très bien dit …!
    Ca ne m’étonne pas ceci dit, cette virulence et cette débilité journalistique… ce texte de libé c’est une contre-attaque hautaine et attendue des régimes vegans et végétariens qui inquiètent tellement l’industrie et l’agriculture… se moquer des autres et les tourner en ridicule, c’est souvent efficace pour les combattre…
    Ps: je crois que c’est: »regrettais-je … utilisais-je », non? Juste au cas où ton article serait cité plus tard par libé.
    Bravo en tout cas!

  8. Notre ami Cul… euh, Luc n’en est pas à sa première logorrhée :

    http://www.lesinrocks.com/2015/12/08/actualite/liberation-publie-une-chronique-aux-relents-sexistes-et-islamophobes-11792497/

    Bon, le traîner dans la fange de sa cuistrerie pontifiante (fiente ?…) est un procédé un peu facile.
    Néanmoins, malheureusement pour notre ami Cul… euh, Luc (décidément !), peut-on envisager d’autres façons d’en parler ?

    Merci à vous !

  9. Je me demande comment aurait réagi ce monsieur face au mouvement de Martin Luther King ?
    C’est intéressant qu’il parle de religion car manger de la viande est très lié à la religion chrétienne (en particulier) qui considère que l’ensemble de la terre et ses animaux ont été conçu en direction de l’homme et que celui-ci peut en disposer comme il en a besoin, s’en priver serait une offense.
    Son discours est ambivalent et défensif (aucun argument intellectuel), le mouvement vegan le destabilise, on le sent attaqué dans sa virilité (quand il parle de « désanimaliser l’homme»). Encore une fois, cette vision archaïque de l’homme chasseur…

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