Une Europe animaliste, c’est bien meuh

Je décline toute responsabilité quant au jeu de mots précédent.

Les élections européennes arrivent bientôt (le 26 mai, pour ceux au fond qui n’ont pas suivi). On parle, évidemment, très peu des animaux, comme on parle assez peu d’écologie. C’est bizarre, dans un contexte où 89 % des Français jugent la cause animale importante, où 67 % considèrent que les animaux sont mal défendus par les politiques, et où 38 % déclarent que les propositions en faveur de la protection animale les inciteraient à voter pour un candidat. Et une bonne partie des animalistes ne semble pas avoir conscience de l’importance stratégique de ces élections pour le combat que nous menons.

C’est dommage, parce que l’Europe peut faire beaucoup de choses pour les animaux. Sans vouloir faire un cours magistral pour expliquer le fonctionnement – trop méconnu – de l’Union européenne (je me tiens à votre disposition pour toute question en revanche, j’adore parler de ça, ça me rappelle mes années de professorat), sachez que certaines compétences dépendent entièrement de l’UE, certaines sont partagées entre UE et États membres, et certaines dépendent presque exclusivement des États

L’UE agit sur l’agriculture, sur la pêche, sur l’expérimentation animale, la biodiversité, l’alimentation… Son action est cruciale si l’on s’intéresse au sort des animaux, et elle est bien souvent beaucoup plus positive que celle des États « mauvais élèves » comme la France. Sachez aussi qu’en théorie, le droit européen « prime » sur le droit national, ce qui signifie que les États membres doivent se plier aux décision de l’UE, quand celle-ci est compétente. En pratique, c’est plus complexe, puisque bien des normes européennes demandent des mesures nationales de transposition, que les États adoptent ou pas, avec un contrôle souvent difficile de l’UE…

La France à la traîne : l’exemple des cirques

S’il y a un sujet où le retard de la France sur le reste de l’Union européenne est flagrant, c’est bien la protection animale. À titre illustratif, pendant qu’en France on s’amuse à voir des tigres souffrir dans des cages et des éléphants s’asseoir sur des tabourets, 21 États membres ont acté la fin des animaux sauvages (ou des animaux tout court suivant les cas) dans les cirques :

  • L’Autriche,
  • la Belgique,
  • la Bulgarie,
  • Chypre,
  • la Croatie,
  • le Danemark,
  • l’Estonie,
  • la Finlande,
  • la Grèce,
  • la Hongrie,
  • l’Irlande,
  • l’Italie,
  • la Lettonie,
  • Malte,
  • les Pays-Bas,
  • la Pologne,
  • le Portugal,
  • la Roumanie,
  • le Royaume-Uni (j’avais fait un court billet sur les animaux et le Brexit),
  • la Slovénie,
  • et la Suède.

Ça paraît long, hein, comme liste, quand c’est à la verticale comme ça ? C’est normal : cela représente la quasi-totalité des pays de l’UE.

La France fait honte à l’Europe. Pas honte niveau vous voyez quelqu’un vous faire coucou dans la rue et vous répondez, mais en fait c’était pas vous mais le gars derrière vous et vous rentrez manger vos haricots tièdes en vous disant que la femme et le gars se foutent de votre gueule au même moment, hein, pas honte niveau le serveur qui vous apporte votre burger et vous dit « bon appétit » et vous répondez machinalement « merci vous aussi », avant de ravaler votre gêne avec une frite de patate douce molle, vraiment honte.

Une grande majorité de la population française (70 %) souhaite que la France suive cette tendance, cohérente avec l’état de la science sur le sujet : la Fédération des vétérinaires européens a très clairement jugé qu’il était absolument impossible pour les cirques itinérants de répondre de façon idoine aux besoins physiologiques, mentaux et sociaux des mammifères sauvages, et a donc recommandé à tous les États membres d’interdire leur utilisation.

Cela signifie que par essence, ces animaux ne peuvent pas être « bien traités » dans les cirques itinérants.

Une réflexion est en cours au sein du ministère de l’écologie, et les associations et ONG telles que Code animal ou Paris Animaux Zoopolis (bravo et merci à elles) font un travail titanesque pour arriver à ce que la France décide enfin de suivre le cours de l’histoire. Le travail de Convergence Animaux Politique (CAP) est aussi à souligner : cette structure fait le lien entre associations (plus de 800 aujourd’hui) et politiques pour faire avancer la cause animale en France sur tous les sujets, notamment les cirques (mais aussi l’élevage, l’alimentation, l’expérimentation, les delphinariums, la corrida, l’éducation, la chasse…).

Ce travail de lobbying (ce n’est pas un gros mot) est aussi fait au niveau de l’UE par l’Eurogroup for animals, qui rassemble des ONG animalistes afin de faire pression sur les décideurs politiques.

Un parti 100% animaliste aux européennes

En 2016 a été créé en France le parti animaliste, qui présente le 26 mai une liste pour les élections européennes. C’est historique, et pas encore monnaie courante : il n’y a dans le monde que 19 partis consacrés à la cause animale. Ce parti est un parti monothématique. C’est le cas de la plupart des partis, d’ailleurs, qui ont pour monothème les humains. Élargir le cercle de la considération morale et accepter d’arrêter de se prendre pour les rois du monde, ça ne paraît pas complètement disruptif comme concept.

En l’occurrence, le PA ne se positionne que sur des thématiques en lien direct ou indirect avec la cause animale.

Ça tombe bien, des sujets en lien direct ou indirect avec la cause animale, il y en a en Europe une palanquée : santé (conséquences de la consommation de viande…), environnement (incidence de l’élevage sur le dérèglement climatique…), agriculture (duh), recherche (expérimentation animale…), économie (réaffectation des subventions dédiées aujourd’hui à l’élevage…), etc.

La logique derrière l’existence du PA est de visibiliser un électorat pour lequel la condition animale constitue une priorité. Une personne qui vote pour le PA donne sans aucune ambiguïté sa voix pour la cause animale. Cela pousse les autres formations politiques à adopter des dispositions favorables aux animaux. Ce n’est pas un secret : une femme ou un homme politique existe par ses électeurs, et plus largement par les électeurs et leurs motivations. Si le PA fait un bon score aux élections européennes, ce sera un signal fort pour les autres.

En bon utilitariste, j’ai tendance à penser, d’ailleurs, que plutôt que de s’abstenir (je connais pas mal de personnes qui ne votent pas et j’en ai fait partie), autant voter pour le PA afin de délivrer un message clair. C’est en tout cas ce que je ferai (certainement pas par défaut d’ailleurs : par conviction et pragmatisme), et je vous encourage tous à faire la même chose. Un bon score serait un événement historique pour les animaux.

M’enfin, c’est vous qui voyez. Je vous aime de toute façon <3 <3.

En outre, les résultats des dernières élections législatives sont très encourageants quant à la capacité du PA à tirer son épingle du jeu lors des élections européennes. Il n’est pas non plus exclu que le PA, cette année ou dans cinq ans, arrive à faire élire des eurodéputé.e.s. pour défendre les intérêts des animaux. Le parti animaliste néerlandais dispose à ce jour de plusieurs élu.e.s nationaux et d’une eurodéputée. Certaines des réformes les plus importantes sont issues de ce parti (interdiction de la fourrure de vison, interdiction des animaux sauvages dans les cirques, durcissement de la législation contre l’expérimentation animale…).

Le programme du PA est sorti le 4 mai. Je ne vais pas tout détailler ici, bien sûr, mais en voici quelques exemples :

  • Encourager la création de réserves naturelles de très grande échelle dans les pays en développement (terrestres et marines) via les fonds de développement européens pour freiner le braconnage en favorisant l’essor économique de ces pays,
  • Assurer l’application des règles de protection animale et mettre fin aux dérogations invoquant la pratique « de rites religieux, de traditions culturelles et de patrimoines régionaux » (coucou la corrida et les combats de coq on vous voit),
  • Réorienter une partie des subventions de la PAC vers des aides à la reconversion des céréaliers et des éleveurs en faveur d’une production alimentaire éthique, saine, durable et destinée à nourrir directement les humains (71 % des terres agricoles sont actuellement exploitées pour nourrir les animaux d’élevage),
  • Soutenir une interdiction européenne du gavage ainsi qu’une interdiction de l’importation et du commerce de foie gras (enfin de stéatose hépatique, quoi),
  • Interdire les élevages à des fins de production de fourrure dans l’Union européenne ainsi que les importations,
  • Établir un objectif européen de réduction de production et de consommation de produits d’origine animale de 40 % d’ici à 2030 et de 70 % d’ici à 2050 dans une perspective éthique, environnementale et sanitaire,
  • Développer la recherche et la production d’alternatives à la viande « animale »,
  • Soutenir le développement des méthodes de recherche non testées sur des animaux via une réorientation des subventions allouées à la recherche et à l’innovation.

Quand, comme moi, cela fait des années que vous vous battez pour les animaux, que vous vous galériez il y a 10 ans à expliquer au boulanger que non, un sandwich à la mousse de canard c’est pas végétarien, et que vous voyez qu’en 2019, on a une formation politique purement animaliste en passe d’avoir soit des élu.e.s soit en tout cas un bon score, on a un Beyond meat qui entre en bourse, on a 1/5 de l’Assemblée nationale qui signe une proposition de loi pour abolir le commerce et l’élevage d’animaux pour la fourrure et on a l’École de guerre économique qui nous explique comment la filière viande a perdu la guerre économique

What a time to be alive.

Mini-bouquinage parce que j’ai pas le temps

J’aurais pu faire moins droit comme cadrage. Si, si, me cherchez pas.

Le 2 mai est sorti L’Europe des animaux (de Pascal Durand, eurodéputé, et Christophe Marie, porte-parole de la fondation Brigitte Bardot), un très bon ouvrage pour qui veut comprendre un peu mieux comment l’Europe peut aider les animaux et quelles en sont les limites. Parce que voir l’UE comme la panacée est un peu utopique également !

Je l’ai dit, une bonne partie des gens ne comprennent pas comment fonctionne l’UE. Des sites bien faits existent, mais encore faut-il avoir le réflexe de les consulter. Cet ouvrage a la bonne idée de prévoir une courte partie explicative sur ce fonctionnement. Ne la zappez pas, c’est important.

Que peut donc faire l’Europe pour les animaux ? Les auteurs répondent très bien à l’euroscepticisme ambiant : « Le vrai sujet, ce n’est pas d’être pour ou contre l’Europe au nom de la souveraineté nationale. La question est plutôt celle de savoir comment, dans le cadre d’une réalité démocratique comme l’UE, on obtient une majorité qui sert les intérêts des citoyens des États membres » (p. 44), notamment sur le sujet de la condition animale.

Pour prendre un exemple, « la législation européenne en matière d’élevage est l’une des plus strictes du monde, et elle a même une influence positive sur d’autres pays » (p. 49). Il n’en reste pas moins qu’elle est insuffisante, bien sûr.

Le livre développe également longuement des initiatives nationales en Europe, portant sur les delphinariums, les cirques, la vidéosurveillance dans les abattoirs, les animaux familiers, la chasse à courre…

Je ferai probablement une recension plus détaillée de ce livre, mais en attendant, je ne me voyais pas faire un billet sur les prochaines élections sans le mentionner. Je peux en tout cas vous conseiller de vous le procurer !


9 Comments on "Une Europe animaliste, c’est bien meuh"

  1. Avatar PIERRE-MARCEL REIGNIER | 6 mai 2019 at 07:37 | Répondre

    Merci beaucoup pour ton engagement clair et pédagogique (comme d’habitude). Je suis moi-même déconcerté de constater qu’ « une bonne partie des animalistes ne semble pas avoir conscience de l’importance stratégique de ces élections pour le combat que nous menons. ».

  2. J’ai du mal à me réjouir qu’une entreprise entre en bourse vu mes positions politiques, mais je reconnais volontiers que ça dénote d’un changement, d’une certaine normalisation de pratiques alimentaires qui ne touchent plus seulement les personnes strictement véganes (le marché des « simili » décolle précisément parce qu’il n’y a pas que les véganes qui achètent !). Idem pour voter pour un parti animaliste, je me verrais pas faire ça : imaginons qu’on ait un jour des partis spécialisés comme c’est déjà un peu le cas: T’es écolo, féministe, végane. Tu dois voter pour la liste féministe, pour la liste écolo ou pour les animalistes ^^ ? Je préfère voter pour des partis qui ont une ligne politique générale qui me parait la plus cohérente, surtout que de mon point de vue c’est fondamental qu’il y ait une politique sociale qui permette à chacun de faire ses choix, donc la lutte contre les inégalités c’est un peu la condition pour que les gens puissent ne serait-ce que réfléchir à ces questions: mais je comprends aussi le choix de soutenir les partis animalistes 🙂

    Sinon « C’est bizarre, dans un contexte où 89 % des Français jugent la cause animale importante, où 67 % considèrent que les animaux sont mal défendus par les politiques, et où 38 % déclarent que les propositions en faveur de la protection animale les inciteraient à voter pour un candidat. –> de la limite des sondages et du déclaratif aussi ! Tu avais vu la vidéo du Stagirite sur « Les français pensent que » ?

    • Je précise que, lorsque je parlais de l’entrée en bourse de BM, je voulais dire grosso modo que dans un monde où l’entrée en bourse d’une boîte est un signal fort de la force de cette boîte et de la popularité de ce qu’elle produit, c’est réjouissant. Evidemment, ce n’est pas une validation du capitalisme ou de la finance ou quoi que ce soit. Mais je sais que tu sais 🙂

      Et je comprends évidemment ton positionnement aussi, hein. Pour moi c’est plus simple, absolument aucune liste ne me convient à part le PA, j’ai des gros désaccords avec toutes sur des points centraux 😉

      Non, pas vu ! Je connais pas sa chaîne à vrai dire, c’est bien ?

      • Oui c’est vraiment très bien ! Il avait fait toute une série de vidéos courtes sur des sophismes et biais, et il y a toujours une bonne dose de pensée critique dans ses vidéos y compris quand ça cause politique

  3. Bonjour, moi ce qui me dérange avec le PA, c’est qu’ils ne parlent pas trop des « vraies » victimes. Certes, y’a toutes les mesures que vous énoncez, mais faut les chercher ces infos ! Par contre, quelqu’un qui ne s’y intéresse pas vraiment ne avec voir que des affiches avec des animaux domestiques et pas des cochons, poules ou vaches ! Ils invisibilisent ainsi un peu l’horreur pour récupérer les personnes soucieuses du bien-être animal au sens courant par les omnis, on doit pas maltraiter mes petits chiens et chats mais les cochons bam… (mais si, je le vois bien ils ont un objectif plus ambitieux : réduction de la viande, elevage de fourrure, etc…). Ensuite, ce qui me gêne c’est que pas mal de candidats ne sont pas vegans, quelle image ça donne de vouloir défendre les animaux en les mangeant… L’image que ça renvoie est celle du veganisme extrême, compliqué et surtout qui ne serait pas la solution ! Bon après je peux comprendre qu’on essaye de ratisser large dans le public en etant pas trop « radical » dans son discours. Mais je trouve que ce serait bien de visibiliser un peu plus les animaux exploités avec ce parti….

    • Comme tu dis : « on essaye de ratisser large ». Enfin pas exactement, mais plus large qu’une extrême minorité de la population. Il faut trouver le bon équilibre entre un « parti végane » qui n’attirera personne et qui fera un 0,000002% et un parti fourre-tout trop superficiel qui veut plaire à tout le monde. C’est un exercice compliqué 🙂

      En tout cas, quand on lit entre les lignes et qu’on voit qui est dans le début de la liste, ou au bureau, le doute ne subsiste pas trop 😉

  4. Je rejoins complètement l’avis de La Nébuleuse. D’autant que cette tendance à « cloisonner » les causes sans articuler l’animalisme avec une pensée politique de l’émancipation en général peut conduire à des aberrations. Récent exemple : comme l’a relevé Ophélie Véron, le Parti animaliste se félicite du soutien de cette raciste de Brigitte Bardot : https://twitter.com/DrOphelieVeron/status/1127930952947240960

    • Je comprends aussi ce point de vue, bien sûr.

      En revanche, petite précision : que Brigitte Bardot soutienne le PA ne veut pas dire que le PA soutienne Brigitte Bardot. Attention aux sophismes par association 🙂

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