A.C.A.B. (All Carnists Are Bastards) ?

Prenons deux vegan : Kévin Bolos et Jean-Malotru Maindantagueul.

Examinons un énoncé de chacun de ces individus :

  • Enoncé 1 : « salu kikoo alor ojourdui on va parlé dé animo et de pkoi fo pa lé mangé parske lé animo i viv kom nou é cé pa bi1 de lé tué lol mdr!!!!!!! »
  • Enoncé 2 : « Espèce de connard, quand tu manges de la viande, grosse fiente glaireuse, tu participes au meurtre de l’animal. Sale petite merde. Quand tu bois du lait, espèce de fils de pute, tu participes à l’esclavage, petite pucelle énucléée. Je crache à ta gueule et à celle de tous les membres dégénérés de ta famille incestueuse. Pignouf. ».

Qu’est-ce que ces deux énoncés ont en commun ? Absolument, ils donnent une mauvaise image du véganisme. Peu importe le message, s’il n’est pas dit de la bonne manière, il ne passera pas. Des sites comme celui du Vegan Strategist (en anglais) ou certains articles de l’Animaliste insistent sur ce point de la communication, bien évidemment fondamental.

Sur le fond, je suis d’accord avec les deux énoncés. Mais vous comprenez le problème. Et puis insulter les gens, c’est pas très vegan.

Certes, on ne voit sans doute pas tous les jours des exemples aussi extrêmes. Mais pour prendre un exemple précis, que l’on rencontre plus souvent lorsqu’on furète, flânoche, se baguenaude, musarde ou traîne sur certains forums végé, quid des comparaisons entre la condition animale et l’esclavage, voire les camps de concentration (oui on parle de trucs légers aujourd’hui) ?

Est-il pertinent d’expliquer à son interlocuteur omnivore que les animaux, dans les abattoirs, sont des esclaves à la merci des maîtres humains, et qu’au fond, les abattoirs ne sont que d’autres avatars de ce qui a amené Auschwitz ou Treblinka ?

Selon moi, non. Et à la limite, peu importe le fond, peu importe que la comparaison soit légitime ou pas.

Le simple fait d’utiliser ce genre d’arguments est à mon avis une erreur, pour plusieurs raisons.

D’une part, il ne faut pas oublier que l’on s’adresse en principe à des gens qui n’ont pas les mêmes « standards » moraux que nous. On ne doit pas partir du principe que notre interlocuteur va partager les mêmes prémisses, et donc comprendre le raisonnement implicite. Pour être clair, s’il ne comprend pas pourquoi les animaux non-humains ont autant le « droit de vivre dignement » (par exemple) que les humains, il ne risque pas de saisir l’horreur des abattoirs ou des fermes-usines, et donc notre comparaison.

D’autre part, et c’est lié, n’oublions pas que nous vivons dans une société où l’omnivorisme est la norme. Tellement que le correcteur orthographique vient de me souligner le mot « omnivorisme », comme si la question ne se posait même pas. Bon, j’admets qu’avec des arguments comme ça, on pourrait conclure que nous vivons dans une société où treyuyufgh et ghdkkfkyus sont aussi la norme.

L’omnivorisme et le spécisme sont la norme, et cela signifie que les efforts à fournir pour sortir de cet état de fait ne peuvent pas être du même type que lorsqu’il s’agit de luttes concernant des sujets plus « consensuels », comme, dans nos démocraties occidentales (quoi que cela veuille dire), l’esclavage ou la torture des humains. Il me paraît incontestable que même dans le cas de questions moins consensuelles, comme la peine de mort, la condition féminine ou c’est-qui-les-meilleurs-les-Beatles-ou-les-Rolling-Stones, les mentalités ont dans l’ensemble beaucoup plus évolué.

Conséquence ? Autant je n’ai aucun scrupule à dire d’un Français qui va me soutenir que les hommes sont plus légitimes pour occuper des postes à responsabilité que les femmes que c’est un gros con, autant la situation est différente quand quelqu’un me dit que « les bêtes sont faites pour être mangées » par exemple. Parce que l’omniprésence du spécisme dans les standards véhiculés par la société fait que sa remise en cause est au fond difficile pour la plupart des gens.

Nous, vegan, sommes en quelque sorte des élus, qui avons tout compris avant tout le monde, et qui devons œuvrer pour répan… Hum. Pardon, je m’égare.

Dans nos démocraties occidentales – j’insiste encore là-dessus – quelqu’un qui est sexiste ou raciste le fait vraiment exprès. C’est un raccourci, bien sûr, et c’est sociologiquement et psychologiquement plus complexe. Mais ce que je veux dire est que l’on ne peut plus lui trouver des excuses en arguant du poids du sexisme ou du racisme dans la société : on est tous d’accord que c’est mal. Le sexisme et le racisme sont aujourd’hui plus insidieux : seulement une faible minorité de la population ira soutenir publiquement et naïvement que « l’homme blanc est supérieur à l’homme noir » ou que « l’homme est supérieur à la femme ». Bien sûr, et c’est tout aussi inquiétant, le sexisme et le racisme existent encore. Mais ils ont été identifiés comme étant « mal ». Pour aller vitre, nos démocraties occidentales « ont compris ». Ce n’est pas le cas de l’antispécisme, vu comme une idéologie, une théorie. Vous entendez des gens parler d’idéologie pour l’antiracisme ou l’antisexisme ?

Cela n’enlève rien au caractère moralement mauvais de la consommation de viande ou de lait. Il faut juste à mon avis comprendre que les omnivores ne sont pas des bourreaux, notamment parce qu’ils ne « savent pas ».

Ils n’ont pas eu cette illumination que nous autres, vegan, avons reçue de Dieu-quinoa et… Hein ? J’ai recommencé ? Pardon.

D’où l’importance de comprendre que la libération animale ne peut pas nécessairement se faire en utilisant les mêmes procédés que les autres types d’exploitation et d’esclavage. Cela rend à mon sens l’exemple suivant, posté par Gary Francione il y a quelques jours sur sa page Facebook, peu pertinent.

Une expérience de pensée

Imaginons qu’il y ait une prison politique dans laquelle des humains n’ayant rien fait de mal étaient emprisonnés, torturés et tués.

Vous y êtes opposé. Vous avez deux choix :

  1. Est-ce que vous militez pour faire cesser l’emprisonnement, la torture et le massacre d’innocents, en faisant clairement valoir que cette conduite implique la violation d’un droit fondamental de ceux qui sont enfermés et tués dans cette prison ?
  2. Est-ce que vous militez pour des changements mineurs dans les conditions d’emprisonnement, et dans les méthodes utilisées pour torturer et tuer ? Ces « progrès » sont étalés sur plusieurs années (s’ils ont lieu)[…].

Personne ne choisirait le n°2. Pourquoi, alors, pense-t-on que le n°2 est idoine lorsque des animaux sont concernés ?

Passons sur la question en elle-même : je ne veux même pas ici prendre position pour l’une ou l’autre branche de cette alternative manichéenne. Les termes ne devraient pas se poser de cette manière là, non pas parce que les animaux sont moins importants que les humains, mais précisément parce que les gens pensent que les animaux sont moins importants que les humains. Une campagne à destination du grand public doit prendre cela en compte. Nous avons beaucoup plus de pédagogie à faire.
Pignoufs.

11 Comments on "A.C.A.B. (All Carnists Are Bastards) ?"

  1. J’ai bien ri ! J’adore.

  2. The Silent Carrot | 7 juin 2016 at 16:33 | Répondre

    Certes.
    Bon.
    Mais alors, une question me brûle les lèvres plus qu’aucune omelette comté-bacon ne saurait le faire : comment faire comprendre à ces malheureux oubliés par le Dieu-quinoa pourquoi les animaux non-humains ont autant le « droit de vivre dignement » que les humains ?

    • Avec des coups de fouet.

      Ha non.

      Si seulement j’avais la réponse ! Je pense que, pour ça comme pour tout, il faut se mettre à la place de l’interlocuteur lorsque l’on argumente. On aborde chacun différemment pour l’amener à se convertir à notre sec.. Hum.

      Cependant, comme on ne peut pas passer à côté des moyens de communication de masse et qu’une argumentation « individualisée » est en ce cas impossible, on doit bien trouver des moyens de faire valoir nos idées auprès du plus grand nombre, et cela doit se faire dans l’ordre. Avant de critiquer la consommation de viande, expliquons pourquoi c’est mal. Je pense que beaucoup de gens ne comprennent sincèrement pas ce qu’il y a de mal à manger un poulet. Et c’est encore plus flagrant pour le lait ou les œufs : « on ne fait pas de mal à l’animal, voyons ! ». Prenons le temps d’expliquer, avec empathie, le problème. Personne n’a jamais changé d’avis parce qu’on l’a traité d’abruti et d’assassin. Et l’avenir du « véganisme » repose non sur les vegan, mais sur la société dans son ensemble. A nous de montrer que nous sommes des gens super sympa. Comme des Mormons super souriants.

  3. The Silent Carrot | 8 juin 2016 at 14:56 | Répondre

    Pourquoi « Ha non » ? c’est ballot, j’ai justement quelques lanières de faux cuire qui doivent trainer quelque part… Ah oui, faut être super sympa… ( non mais je peux le faire avec le sourire hein)
    Je suis on ne peut plus d’accord : agresser, critiquer et culpabiliser est totalement contre-productif pour faire passer un message. Et surtout ça n’a pour moi aucun sens d’user de violence (fut-elle verbale) pour condamner la violence…
    Cela dit, je suis assez découragée quand après avoir fait tomber quelques idées reçues et démonté quelques arguments concernant, au choix et selon la sensibilité/l’intérêt de mon interlocuteur, les conditions de vie et de mort des animaux, leur capacité à ressentir douleur et peur, le coût écologique, ou même la santé, je pense voir poindre une petite lumière de compréhension dans le regard de mon interlocuteur… Lumière immédiatement étouffée face à deux arguments systématiques et imparables :
    – oui mais c’est trop bon.
    – oui mais c’est notre culture.

    (sinon je pense avoir aussi de quoi faire une massue)

    (bon ok <3 🙂 <3 🙂 <3 )

    • C’est moins le cas qu’avant, je trouve. Les gens réalisent. Mais je suis d’accord, c’est assez fatigant 😉

      Pour la massue, je peux planter des clous de girofle dans une courgette et ça fera l’affaire.

  4. Merci pour cet article!

    C’est vraiment le piège dans lequel il ne faut pas tomber… Après tout, je ne tolère ni les racistes, ni les sexistes, ni les homophobes, ni les clowns (et encore moins les clowns racistes sexistes homophobes!), alors pourquoi pas les spécistes?
    Parce que c’est trop tôt! Je ne vivrai probablement plus le jour où le spécisme sera vu comme honteux, et où les spécistes commenceront leurs phrases par « Je ne suis pas spéciste, mais… ».
    Mais c’est pas grave, je continue d’être la plus ouverte possible avec les carnistes, en n’oubliant jamais qu’il y a deux ans, j’en étais une aussi.

    Franchement, j’adore ton blog, bravo, et encore merci!

    • MERCI ! MERCI BEAUCOUP !

      Pour dénoncer les clowns, je veux dire. Je ne suis pas spéciste, mais ces salauds me font peur depuis que je suis tout petit. Je suis heureux de ne pas être tout seul.

      Ha, et pour les compliments aussi 😉

  5. C’est bien vrai, une chose qu’on oublie une fois qu’on a pris conscience: c’est que les autres, ben ils ont pas pris conscience. Parfois j’arrive à me souvenir comment j’étais avant (et c’était mieux parce que je me posais pas plein de questions tous les jours sur le pourquoi) et donc j’essaie d’expliquer comme si c’était pas évident.

  6. Vis à vis de Francione qui fait d’un comportement minoritaire (auquel il adhère) la seule pratique existante:

    http://asso-sentience.net/abolitionnisme-versus-reformisme?lang=fr
     » Plus de 2000 militants ont été emprisonnés jusqu’à ce jour pour avoir agi en faveur des droits des animaux en enfreignant des lois spécistes. D’un point de vue éthique, leur incarcération est injuste et constitue une atteinte à leur droit à la liberté. C’est pourquoi un certain nombre de groupes les soutiennent, non seulement individuellement, mais aussi par des campagnes politiques. On invite les gens à signer des pétitions pour améliorer leurs conditions de détention, par exemple pour qu’ils ne soient pas détenus en cellules d’isolement et pour qu’ils reçoivent des repas végétaliens. Ces groupes, bien qu’ils désapprouvent l’emprisonnement de militants animalistes, ont décidé de faire plutôt campagne pour des buts réalistes, qui peuvent être atteints et qui améliorent le sort des prisonniers. Ces campagnes doivent être qualifiées de réformistes et en aucun cas d’abolitionnistes, et pourtant les abolitionnistes radicaux ne les désapprouvent pas. Bizarrement, personne ne demande si de telles campagnes ne risquent pas de légitimer l’incarcération des militants animalistes dans l’esprit du public, et si le fait d’obtenir de meilleures conditions de détention ne risque pas de renforcer dans la société l’habitude d’emprisonner les militants qui libèrent des animaux. »

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