Donne-nous aujourd’hui notre chili con seitan quotidien

On me demande souvent si j’ai « le droit » de manger tel ou tel aliment. C’est un questionnement bien naturel, et je voudrais profiter de ce blog pour rappeler le fonctionnement général de cette grande religion pleine d’interdits qu’est le véganisme.

Je rappelle tout d’abord, à toutes fins utiles, que le véganisme est la quatrième religion mondiale, après le christianisme, l’islam et le capitalisme. Derrière cette appellation se cache une multitude de sectes et mouvements qui ont chacun leurs propres règles. Je fais moi-même partie d’un petit mouvement radical eschatologique reposant sur l’attente de l’apocalypse, du retour de Gary Francione (notre Prophète à tous, loués soient ses cheveux et ses chiens) et de la Plantation (lorsque Dieu-Quinoa sauvera les vegan en les enterrant tous dans les champs de topinambours).

Quelle est donc la procédure que j’utilise pour savoir si j’ai « le droit » de manger ci ou ça ? Rien de plus facile.

Je prends rendez-vous auprès du pasteur-nutritionniste de ma paroisse, qui fait ensuite l’exégèse des textes sacrés et me répond. Les pasteurs-nutritionnistes ont, de tout temps, permis à notre Eglise de mieux comprendre le message de Dieu-Quinoa. On se souvient en particulier du concile de Sacramento, en 1977, lorsque s’est posée la question de savoir si le poulet était de la viande, et que le concile a répondu d’une seule voix : « bah oui, patates ».

C’est le concile de Nogent-le-Retrou de 1985 qui a quant à lui validé le fait que les vegan devaient aussi manger bio et sans gluten « parce que c’est quand même plus pratique, regardez, tout est dans le même rayon chez Monoprix ».

C’est enfin le concile de SOHO, en 1992, qui a institué les différents signes religieux que devaient porter un vegan : grosse barbe + lunettes carrées et/ou dreadlocks + sarouel. C’est pour ça que vous ne verrez JAMAIS un vegan en costard-cravate, et que tous les hippies que vous pouvez voir dans la rue se nourrissent exclusivement de tofu soyeux.

Excusez-moi, je fais une petite pause dans l’écriture, mes carences en B12, en fer, en calcium, en protéines et en vitamines C, D, E, L, N, Y et Z m’empêchent de maintenir mes mains à hauteur de clavier plus de 4 minutes d’affilée.

Merci.

Bref, j’espère que vous, amis omnivores, comprendrez mieux désormais comment fonctionne ma religion.

Et plus sérieusement, j’attends avec impatience le jour où être vegan ne sera pas quelque chose « d’exotique » que l’on résume à ce qu’il y a – ou pas – dans son assiette. Car il ne s’agit pas d’une série d’interdits ou même d’un régime alimentaire, mais d’un projet de société. Certes, certains végétaliens le sont parce que ce régime serait meilleur pour la santé. Mais ce n’est pas, loin s’en faut, la seule raison. En outre, pour beaucoup, moi notamment, il n’est aucune question de « pureté », d’une « véganité » que l’on diminuerait ou augmenterait selon ce que l’on met dans son estomac.

Si je mange des pâtes à la cantine et que je me rends compte après coup qu’au lieu de la traditionnelle huile (moins chère à utiliser), les cuisiniers ont décidé aujourd’hui de mettre du beurre, je n’ai pas l’impression d’avoir perdu un « niveau de véganisme ». Je suis juste triste que le beurre existe, que ce soit un aliment si usuel, mais ce ne sont pas des considérations qui me touchent moi à proprement parler. Elles concernent la société et le fait que celle-ci soit encore loin d’être parfaite.

Pour être clair, mon but ultime est la fin de l’exploitation animale (humains compris, oui). Il n’est pas de mourir en ayant consommé le moins de fromage possible.

Bon, il se trouve que manger du fromage (du « vrai », j’entends), c’est participer à son échelle à l’exploitation animale. Certes. Mais ce n’est pas une question « d’avoir le droit de », comme s’il y avait des interdits religieux ou légaux. Si interdits il y a, ils ont une justification profonde ; mais vous ne m’entendrez jamais demander à un ami non-vegan s’il a « le droit » de manger un chauffeur de bus. Le fait de manger un être humain est un interdit moral tellement ancré que la question du « droit » ne se pose pas dans le langage courant. Or, en matière alimentaire, on utilise pèle-mêle cette expression (« avoir le droit ») quand on s’adresse à un diabétique, un juif, un mec qui fait un régime et, va savoir pourquoi, un vegan.

Je n’en veux absolument pas aux ommnivores pour ces amalgames. Pendant longtemps, une grande partie de la communication des vegan à destination du grand public a reposé sur un végétalisme d’exclusion. En étant vegan/végétalien, on mange « sans ». Cela ne met pas nécessairement en avant les facettes les plus sexy du végétalisme (et pourtant on mange bien aussi, croyez-moi). C’est aussi pour ça qu’on mélange souvent tout, vegan, sans gluten, bio, cru… En tout cas, c’est fou le nombre d’aliments que j’ai découverts depuis que je suis végé.

De manière plus générale, on s’est concentré sur des questions de mode de vie, c’est-à-dire nécessairement des questions qui regardent la sphère privée, alors que, je le maintiens, la fin de l’exploitation animale est un projet de société. Et ce, quel que soit le nom qu’on lui donne, véganisme ou pas. Un anti-corrida non-végétalien est déjà un « camarade » en ce qu’il est anti-corrida, il n’a pas besoin d’être « vegan » pour ça. Certes, je trouve ça dommage et même éthiquement condamnable qu’il mange de la viande, mais nous avons un objectif spécifique en commun, au moins.

C’est à mon humble avis une bonne chose que nos actions deviennent depuis quelques années plus « politiques », et plus globales. Les manifestations pour la fermeture des abattoirs, les marches contre le commerce de la fourrure ou les discussions autour de l’antispécisme permettent toutes de faire comprendre que ces problématiques sont l’affaire de tous, pas seulement des vegan. Et dans ces luttes, nous devons pouvoir compter sur des sympathisant qui ne se revendiquent pas vegan, parce que les animaux s’en foutent des labels. Ce n’est pas en restant entre vegan qu’on va faire connaître nos idées.

Ha et tiens, vous le savez peut-être déjà, mais spécisme et antispécisme (et viandard aussi) rentrent dans le Robert 2017. Les conséquences : la fin du spécisme est à prévoir en 2019 environ (estimation Météo France).

7 Comments on "Donne-nous aujourd’hui notre chili con seitan quotidien"

  1. Excellent recadrage, avec un bel humour en prime. 🙂
    Gloire au Dieu Quinoa !

  2. L’alimentation est un détail du véganisme, parce que si on met l’alimentaire au centre on lui donne une extraordinarité. Comme s’il était extraordinaire d’être vegan, alors que c’est l’évidence. C’est un détail parce que c’est une évidence. Si l’on appréhende la chose comme ça, ce n’est plus « hein, tu es végétalien » (suivi de 42 points d’exclamation et autant d’interrogation), c’est icelui (ledit végétalien, pour expliciter ladite citation) qui s’exclame « hein, il existe des non-végétaliens » (42 + 42 à nouveau).

    Par rapport à la bio, il faut être objectif, et admettre que l’agriculture non bio tue plus d’animaux que les abattoirs. J’en sais quelque chose, j’ai toujours vécu dans les pesticides, insecticides, fongicides, herbicides, raticides, mulocides, campagnolicides, etc. Si l’on jette un œil (au sens propre, si l’on veut) au ciel, on ne voit plus de moineaux, plus de beurre volant (c’est pour éviter un anglicisme) non plus. Si l’on jette un œil vers la terre (dans un champ), on verra quelques araignées. Si l’on grattouille un peu (avec sa fraîche manucure) pour jeter un œil en sous-sol, on trouvera un lombric aveugle (il s’est crevé les yeux pour ne plus voir ça) dans un mètre cube de terre, si l’on a de la chance.
    Bref, Noé a gardé une espèce de trop et elle est pis que le déluge.

    • Et vivement le jour où les termes de vegan, végétalien, etc. n’existeront plus, parce que ce sera l’évidence, justement. Parce qu’au fond, les termes d’omnivore ou de carniste ne sont utilisés que par nous, mais sinon, manger des animaux, c’est tellement « normal » qu’il n’y a pas de mot pour ça dans le langage courant (ie. utilisés par tout le monde naturellement). J’attends le jour où manger des animaux sera vu comme un truc bizarre !

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