La vraie fable pas du tout inventée du boucher qui se voilait la face

Il y a quinze jours, Dieu-Quinoa m’est apparu. Encore.

J’ai de la chance, n’empêche, il doit pas faire ça à tout le monde.

Il m’a dit, d’une voix tonitruante : « GROOOOOS ! SOOOOORS DE CHEZ TOI ET COURS RÉPAAAAANDRE LA BONNE PAROOOOOLE ! ».

Dieu-Quinoa est affreusement familier et solennel – en même temps, étonnamment – lorsqu’il donne des directives. Toujours est-il que j’ai lâché mon bouquin sur le sol (c’est littéralement un manuel de musicologie qui parle de la note « sol » ; je l’ai en fait lâché sur la table), mis une petite laine (enfin sans laine, mais « petit synthétique » ça sonne pas aussi bien), et suis sorti affronter le vent et les gens. Mais voilà, je ne savais pas par où commencer. Les instructions données par Dieu-Quinoa étaient bien trop vagues, et je n’avais pas été très assidu à la formation dispensée par la Vegan Association for Total and Fundamental Ethical Redemption (la VATFER).

Je fis donc la première chose qui me vint à l’esprit, j’entrai dans la boucherie de ma rue et fus accueilli par un boucher guilleret, qui m’apostropha à la troisième personne avec entrain et un couteau dans la main :

– Bonjour ! Il va bien le monsieur ? Qu’est-ce qu’il lui faut ?

– Que vous arrêtiez de tuer des animaux.

– …

– …

– …

– Bah oui quoi.

Je me suis retrouvé à la porte sans ménagement, ne comprenant pas tout de suite ce qui avait pu énerver le commerçant. Après tout, je voulais vraiment qu’il arrête de tuer les animaux, et je lui avais calmement adressé cette doléance, sans agressivité, sans condescendance.

Et puis j’ai eu une épiphanie. J’ai compris, comme par intervention divine, quelque chose de très difficile à comprendre, un phénomène extrêmement complexe, que seuls les psychologues les plus qualifiés et les plus expérimentés peuvent connaître : les gens n’aiment pas qu’on les critique ou qu’on les pousse à faire quelque chose.

Ce fut une véritable révélation pour moi. Je pensais devoir simplement aller dans tous les magasins pour expliquer qu’il fallait arrêter de vendre des cadavres, mais ma tâche se compliquait soudainement. Je repensais à ces courageux militants abolitionnistes, du temps de l’esclavage, qui étaient simplement allés dire aux propriétaires d’esclaves que ce qu’ils faisaient était mal. L’esclavage avait été aboli en quelques semaines grâce à ces vaillants VRP de l’humanitaire.

Les temps avaient changé, sans doute. Il fallait aujourd’hui que j’intègre dans ma stratégie des éléments techniques. Je me cultivai donc.

J’appris* ce qu’était la réactance psychologique, mécanisme de défense que l’esprit d’un individu met en oeuvre quand il pense que sa liberté d’action est menacée par une influence extérieure – une suggestion, par exemple – et qui peut avoir pour effet de rejeter presque mécaniquement cette influence extérieure. Avant, j’appelais ça « avoir une tête de mule ».

D’où l’importance de bien présenter les choses et de se dire que si une personne réalise quelque chose par elle-même, et décide quelque chose d’elle-même – au hasard, arrêter la viande parce qu’elle a compris l’horreur de l’exploitation animale -, son comportement sera plus durable et solide que si on la force, ou l’incite fortement à faire quelque chose. Star Wars m’aurait menti ? Je rejetai donc les midi-chloriens et décidai donc de me former en rhétorique, de me cultiver sur les nudges, et de m’acheter un falafel parce que j’avais la dalle.

Je fis le tour de la question du raisonnement motivé, qui oriente la réflexion de telle sorte qu’elle se dirige vers la conclusion que l’on voudrait plus ou moins inconsciemment qu’elle atteigne. Avant, j’appelais ça « être de mauvaise foi ».

Ça signifiait que lorsque l’on nous oppose des arguments manifestement absurdes du style : « les végétaux souffrent » (ce qui n’empêche pas celui qui nous dit ça de manger des végétaux, et des animaux qui souffrent), « les végétariens sont carencés », « les animaux vont envahir les rues et les humains être au chômage si on ferme les abattoirs », on se cherche des excuses – mauvaises – pour justifier (auprès des autres mais surtout de soi-même) une pratique que l’on sait être injustifiable.

Je maîtrisai l’ignorance délibérée, qui consiste à écarter mentalement des informations que l’on sait vraies mais dont la connaissance et ses conséquences perturberaient notre façon de vivre, par exemple. Avant, j’appelai ça « être un gros lâche ».

L’ignorance délibérée rejoignait le raisonnement motivé, en fait. Telle que je le comprenais, la première était un outil au service du deuxième. On sait très bien que les abattoirs sont des endroits horribles, mais l’on écarte cette information parce qu’on a la flemme d’agir en conséquence, de sortir de notre zone de confort. Les vidéos de L214 montrant le vrai visage des abattoirs (de tous les abattoirs), c’est bien, parce que ça met en lumière un problème de société qu’on sait important, et qu’on reconnaît comme tel, mais…

Mais ?

Mais nous, ça ne nous concerne pas. Ça concerne les autres, la société, les industriels, les politiques, les gens qui veulent bien faire des efforts, mais nous, bah non. On sait pas trop pourquoi, mais on veut pas trop y réfléchir, parce que si l’on réfléchissait bah on se rendrait compte que l’on ne peut pas arriver à cette conclusion, et que celle à laquelle on arriverait, qui est que l’on se doit de faire quelque chose aussi, parce que dénoncer le problème c’est bien, mais si l’on n’agit pas en conséquence c’est stérile. Donc on ne veut pas trop réfléchir, parce que ça reviendrait à regarder la réalité en face, et que tant qu’on se ment à soi-même en se disant qu’on n’a pas compris, on n’est pas un lâche.

Schopenhauer, dans Die Welt als Wille und Vorstellung, écrivait :

Choisis la pilule bleue et tout s’arrête : après tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux. Choisis la pilule rouge, tu restes au pays des merveilles, et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre.

Ha non, pardon, c’est dans Matrix, au temps pour moi.

Je devins super fort en dissonance cognitive, et compris que les individus cherchent une cohérence entre leur attentes et leurs comportements, mais que parfois ceux-ci ne sont pas alignés comme ils le devraient. Avant, j’appelais ça « être un sale hypocrite ».

Wikipédia expliquant bien mieux que moi :

La théorie de la dissonance cognitive repose sur l’hypothèse que les individus cherchent une cohérence entre leurs attentes et leur vie effective. Participe à cet effort la recherche d’une diminution de la dissonance par un rapprochement des cognitions et des actions. Cet ajustement permet une diminution de la tension psychologique et du désarroi. Selon Festinger, la diminution de la dissonance peut être obtenue de trois manières, qu’il illustre par l’exemple de la dissonance entre les attitudes et comportements suivants :

  • Attitude : « Je vais commencer un régime et je dois éviter les aliments gras ».

  • Comportement : manger un beignet ou un autre aliment gras.

    1. Changement du comportement/de la cognition et respect de l’attitude. Par exemple : arrêter de manger des beignets.

    2. Justifier un comportement/une cognition en aménageant la cognition conflictuelle. Par exemple : « Je suis autorisé à tricher de temps en temps ».

    3. Justifier son comportement/sa cognition en ajoutant de nouvelles cognitions. Par exemple : « Je ferai 30 minutes de plus à la gym, pour compenser ».

Pour réduire cette dissonance, on peut donc adapter son comportement à ce que l’on pense (on sait que la viande, c’est pas glop donc on arrête d’en manger), ou adapter ce que l’on pense à son comportement (on mange de la viande, donc on se convainc que c’est glop d’en manger). Choisis ton camp, camarade. Indice : l’un est plus logique que l’autre.

Fort de toutes ces informations, je retournai donc chez le boucher et lui expliquai posément, stratégiquement, pourquoi l’exploitation animale était une aberration et pourquoi il serait bon qu’il participe à son niveau à son élimination.

Ce qui arriva par la suite fut merveilleux : il fondit en larmes, sortit dans la rue et attrapa un petit chaton qui passait par là. Il le regarda droit dans les yeux et lui dit, d’une voix pleine d’émotion mais toujours à la troisième personne : « il veut vivre le chaton ? Il veut pas souffrir ? Je vais arrêter de faire souffrir les animaux, pour lui, le petit chaton, mais aussi pour les cochons, les vaches et les poulets ! ». Il reposa le chaton et couru vers moi, puis me prit dans les bras et m’embrassa. Il me dit juste « merci ». Il transforma le jour-même sa boucherie en refuge pour chiens errants, devint vegan, et milite aujourd’hui pour Mercy for Animals.

Cette histoire est véridique, je vous le jure. Sur la tête de Donald Trump.

*Je conseille vivement, au sujet de tous les processus psychologiques dont il est question ici, la lecture de cet article, traduit en français sur le site de l’Association végétarienne de France, qui reprend une interview d’un scientifique américain spécialiste du processus de décision morale.

8 Comments on "La vraie fable pas du tout inventée du boucher qui se voilait la face"

  1. Belle leçon de psychologie! Bcp de réponses aux questions que je me posais, du style « mais les gens savent, mais pourquoi ça continue comme avant ». Oui, de « sales hypocrites » j’avoue.

    • Merci ! Et je te conseille le lien que j’ai indiqué à la fin si tu ne l’as pas déjà lu, ça donne pas mal de grain (et de graines de lin) à moudre.

  2. Très sympa cet approfondissement. Pour l’instant, je n’ai pas encore réussi à placer ‘dissonance cognitive’ dans une phrase, mais j’y travaille.

  3. Il est vraiment sortit le boucher ? Il a vraiment parlé au chaton ? Parce que j’aurai pensé qu’il serait plutôt dit que t’avais l’air pédant et que tu voulais le manipuler. Alors que si tu l’avais manipulé (maïeutique) il aurait peut être parlé à 2 chatons ! http://blog.animaveg.be/2016/10/27/pourquoi_changer_les-nos_esprits_est_si_complique/

    Une suggestion:
    Il semble manquer un exemple sur – une suggestion, par exemple –.

    • La vérité, c’est que le boucher a parlé à trois chatons, deux chiots et huit porcelets. Mais je voulais pas frimer 😉

      En revanche, il me semble que ta phrase n’est pas terminée, et je suis preneur de la suggestion !

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