Tempeh et convergence des luttes

Etre vegan n’est pas une fin en soi.

On est vegan comme on est antispéciste, antiraciste, antisexiste, altruiste, non-violent, compréhensif, courageux ou sympa. Ce n’est qu’un élément parmi tant d’autres de notre personnalité, dans la quête que nous devons mener pour être une bonne personne et pour agir éthiquement sur le monde. On peut très bien être vegan et misanthrope, ou vegan et lâche.

Je me définis comme vegan par simplification, parce qu’effectivement les idées défendues par le « mouvement » ne sont pas encore entrées dans la tête des gens. Parce que par défaut, tout le monde est perçu comme antiraciste, ou en tout cas comme devant avoir compris que le racisme, c’est caca – ce qui ne veut pas dire que personne n’est raciste – ; mais l’antispécisme reste encore une idée dissidente.

Demandez à mes amis les causes qui m’importent. Je pense que la plupart vous citeront en tête de liste le véganisme, les animaux, l’antispécisme… Certes. C’est vrai, en un sens : je n’ai pas de blog pour expliquer avec des blagues nulles, des mots chafouins et des exemples à la con qu’il faut aider les sans-logis et aimer les immigrants. Je ne partage pas sur l’interweb (c’est comme ça qu’on dit, non, les jeunes ?) des memes vantant les mérites de la liberté de la presse en Chine ou des circuits courts dans le Gers.

Bon, si, je soûle aussi mes amis avec la lutte contre l’homophobie, mais ça, c’est viscéral. Je sais pas pourquoi. C’est à force de voir les tronches de cake sans gluten au lait de riz de la Manif pour tous, je pense. *Inspiration… expiration*

Un sondage Ipsos a récemment révélé que 74% de mes amis facebook m’ont bloqué parce qu’ils en avaient marre de voir des rainbow flags ou des photos de seitan sur leur feed. Accablant.

En tout cas, bien évidemment que je suis concerné par tout ça, que ça m’intéresse et que je fais tout pour ne pas être du côté des oppresseurs et faire le plus de bien possible. Il se trouve que, en conséquence d’un mélange d’évaluation des priorités du moment, d’inclination personnelle et des hasards de la vie, mon combat ouvert « principal » du moment, c’est celui-ci. Les animaux sont des sans-voix, ils ont besoin d’ambassadeurs pour les défendre et les sortir d’une situation où le rapport de force, c’est peu de le dire, ne joue pas en leur faveur. Ils sont exploités et tués dans l’indifférence générale à cause de notre inconscience, de notre lâcheté, de notre égoïsme, de notre ignorance et de nos préjugés. Et ils disent rien, les cons.

Donc oui, je suis « vegan », parce que je suis convaincu que c’est une bonne chose à faire, parmi d’autres, pour la communauté morale (dans le sens de communauté d’individus dignes de considération morale).

Mais je ne suis pas que ça. Parce que ça ne me donne pas automatiquement un certificat de perfection éthique ; ça ne me propulse pas au rang de Chevalier Défenseur du Bien Universel (les capitales rendent ça encore plus pompeux). Ça ne fait même pas de moi un type bien.

Ce qui fait de quelqu’un un type bien, c’est un ensemble de choses. Ce n’est ni exhaustif, ni cumulatif, c’est un savant mélange d’actes. C’est le fait de ne pas surconsommer. C’est le fait de ne pas pousser les gens dans le métro. C’est le fait de ne pas discriminer un candidat à un poste juste parce qu’il est noir. C’est le fait de ne pas siffler les filles dans la rue. C’est le fait de ne pas refuser l’union de deux personnes du même sexe à cause de ses opinions religieuses. C’est le fait de respecter ses engagements. C’est le fait de ne pas participer à l’exploitation animale alors qu’on en a conscience. C’est le fait de laisser sa place aux femmes enceintes dans le bus. C’est le fait de traiter les gens avec respect quand on leur demande leurs papiers d’identité. C’est le fait de ne pas écouter One Direction. C’est le fait de réfléchir avant de dire des conneries plus grosses que soi. C’est le fait de comprendre que l’individu compte plus que les profits de son entreprise. C’est le fait de ne pas emmerder ses lecteurs avec des listes interminables. C’est le fait de ne pas tabasser un mec parce qu’il est musulman. C’est le fait de ne pas tabasser un mec parce qu’il est gay. C’est le fait de ne pas tabasser un mec parce qu’il est juif. C’est le fait de ne pas tabasser un mec tout court. C’est le fait de ne pas tricher aux jeux de société. C’est le fait de ne pas courir dans la rue tout nu en criant « mort aux Polonais ! ».

Oui, bon, j’avais plus d’idées à la fin.

Être un type bien, c’est essayer de faire le plus de bien possible, ou au moins le moins de mal possible, à chaque moment de sa vie, lors de chaque action. Ce n’est pas nécessairement se sacrifier, parce qu’en se sacrifiant on n’existe plus, on ne peut plus aider, on perd l’énergie nécessaire pour changer le monde. C’est simplement savoir que chacune de nos actions a des conséquences, et qu’il faut en prendre la mesure, autant qu’il est possible de le faire, quitte à sortir de notre zone de confort, quitte à remettre en cause nos habitudes et nos convictions. Je pense être loin du compte, je suis souvent lâche, ignorant, bête. Je passe certainement à côté de tout un tas de choses que je n’ai pas encore comprises. J’agis parfois sans réfléchir aux conséquences de mes actions. Cela m’arrive même de ne pas aller chercher de « a » majuscule accentué sur internet pour remplacer les « A » de début de phrase, qui ne se corrigent pas tous seuls. Brrr.

Être vegan ne signifie pas nécessairement vivre éthiquement. Je m’interroge sur les slogans du style : « mangez éthique » ou « 100% sans cruauté » appliqués à des aliments vegan. Si un produit végétalien provient de l’exploitation d’enfants en Chine, on ne peut pas vraiment dire qu’il soit sans cruauté ou qu’il soit éthique de le consommer… Théoriquement, les enfants chinois étant des êtres sensibles, il ne serait pas « vegan », mais bon, vous voyez ce que je veux dire, ne jouons pas avec les mots. Toutes choses égales par ailleurs, c’est « plus éthique », bien sûr. Mais l’oppression est protéiforme. Le véganisme n’est pas, et n’a pas l’ambition d’être un mouvement/doctrine/secte/club/philosophie/école de pensée/théorie donnant la voie à suivre pour être une bonne personne. Il n’est, au fond, rien de plus qu’une dimension supplémentaire à prendre en compte dans notre éthique personnelle, un élément de réflexion dans notre quête de justice.

Tout le monde devrait lutter contre l’oppression. Contre l’oppression humaine sur les animaux, mais aussi contre l’oppression post-coloniale, l’oppression machiste, l’oppression policière, l’oppression religieuse, l’oppression capitaliste, l’oppression raciste. Ne perdons jamais de vue que toutes ces luttes ont le même but, au fond : un monde plus glop (j’avais aussi « un monde plus juste », mais ça faisait slogan électoral, « un monde où il fait bon vivre », mais ça faisait un peu trop reportage de France 3 sur les troglodytes, « un monde meilleur » mais ça faisait un peu secte, et « un monde où les biches et les humains gambaderaient joyeusement en liberté main dans la main », mais c’était complètement con).

4 Comments on "Tempeh et convergence des luttes"

  1. Glop, c'est bien. | 30 septembre 2016 at 11:52 | Répondre

    Pour remplacer les « A » de début de phrase par des « À » c’est assez simple, encore faut-il s’en souvenir.
    Presser la touche « alt » puis sur le pavé numérique, enfoncer les touches « 0 » « 1 » « 9 » « 2 », enfin, relâcher la touche « alt ».
    Plus simplement : alt + 0192

    Sinon j’aime bien te lire, merci d’écrire.

    • Merci, c’est un truc très utile ! Il faut un pavé numérique j’ai l’impression, donc c’est pas pour les portables…

      Et avec plaisir : j’aime bien écrire, merci de me lire 😉

  2. Ph. Magnabosco | 13 octobre 2016 at 06:09 | Répondre

    Ou bien AltGr+7 puis A sur PC, ou Verrouillage Majuscule +à sur Mac (solutions sans pavé numérique et sans gluten). #clavierfrançais sur Twitter pour discuter de solutions moins tordues.

    Je découvre ce blog ce matin. C’est une bonne journée.

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