Battle #3: Michel Onfray ou l’invasion des dinosaures nazis zoophiles

Edit : Le lien vers la vidéo n’est plus valable (merci boristzaprenko de me l’avoir signalé) mais la leçon est toujours disponible . En raison d’une petite intro avant le début de l’intervention d’Onfray, vous devez rajouter 12 secondes environ aux repères de cet article pour tomber sur les moments idoines dans la vidéo.

 

Diantre que ce titre est putaclic.

Michel Onfray est quelqu’un que je trouve intelligent, souvent intéressant, qui aime bien Camus (c’est une qualité) et qui a par le passé adopté un certain nombre de positions avec lesquelles j’étais plutôt en accord. D’autres moins. En tous cas, c’est aussi quelqu’un d’influent, et il faut donc déplorer qu’il ait commis, il y a quelques jours, une leçon d’une heure dans lequel il propose de montrer les limites de l’antispécisme mais démonte finalement autre chose, voire un homme de paille. J’y arrive.

Rien ne laisse entendre qu’il serait un troll à l’affût de quelque végé à malmener. Il fait d’ailleurs quelques commentaires assez végé-friendly et affirme à de nombreuses reprises que certains éléments de l’exploitation animale sont effroyables et condamnables. Il avait préfacé le livre de Méry Pinque, « Bêtes humaines« , où il avait apporté un soutien assez inattendu à la cause. Mais cela ne l’empêche pas, en l’espèce, d’avoir à mon avis fait fausse route. Je livre ici mes commentaires sur certaines de ses opinions, et je serai moins vulgaire que dans mon dernier article, parce qu’il ne me semble pas le mériter (et puis j’ai mûri). Et ce même si certains de ses rapprochements sont assez scandaleux. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que ce soit « un ennemi de la cause ». Simplement, il n’a pas en l’occurrence été un débatteur respectable. Ça arrive.

Il dit axer ses développements autour du livre de Peter singer, Animal Liberation (« La libération animale« ). Mais de fait, il développe tout un tas d’éléments qui ne concernent pas directement le livre. Et, très souvent, il prend un exemple ou une thèse du livre (livre qui n’est pas l’antispécisme) pour en faire une thèse de l’antispécisme en général, en ne disant pas « pour Peter Singer » mais « pour les antispécistes », par exemple. Cela devient donc une critique de l’antispécisme. Et c’est surtout ça que je vais traiter ici parce que mes souvenirs de ce qu’écrit, en détail, Peter Singer dans Animal Liberation – que j’ai lu il y a peut-être douze ans – sont flous.  Allons-y.

[5:42] Michel Onfray nous dit que si nous tuons les animaux, au moins faut-il les respecter. Il ajoute qu’il avait vu des chamanes inuits chasser le phoque ou pêcher, et au moment de sortir l’animal de l’eau, faire des incantations pour remercier la nature. « Dans ces conditions-là, on respecte l’équilibre de la nature ». Et enfin, il conclut en disant qu’il trouve ça très sage et en mettant ça en parallèle avec le monde occidental qui met les animaux dans des camions et les envoie dans les abattoirs.

Certes, il est sans doute plus sain, du point de vue psychologique, d’avoir le rapport aux animaux des Inuits plutôt que celui du monde occidental. Mais je me fiche pas mal, en tout cas du point du vue purement éthique (et je pense que nous sommes nombreux à voir les choses ainsi), de connaître les motivations et le mécanisme psychologique de ceux qui mangent de la viande. Ce qui m’importe, ce sont les conséquences que tout cela a sur les animaux. Le poisson se fiche pas mal qu’on ait fait une prière ou pas pour lui avant de le tuer.

Si en l’occurrence, l’une des deux situations est « préférable » à l’autre, ce n’est pas parce que l’on « respecte la nature » ou que l’on fait des incantations à Aquaman ou à Captain Igloo ; c’est pour d’autres raisons, qui renvoient entièrement aux conséquences qu’une action a sur les animaux : on peut effectivement admettre que le traitement que notre société de consommation occidentale impose aux animaux est pire que celui imposé par les Inuits, parce que les phoques ne sont probablement pas parqués dans des usines, par exemple. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, un phoque en Alaska a probablement un sort plus enviable qu’une vache gestante à Limoges. Mais ça n’a rien à voir avec les incantations.

En outre, il est étrange de se placer du point de vue de l’humain dans ces conditions-là. C’est comme se dire qu’un crime est plus acceptable parce qu’il est commis par un type qui n’a aucun antécédent, et pas par un multirécidiviste. Les mécanismes d’atténuation ou d’aggravation des peines ne concernent pas la victime, ils concernent le condamné. Ce genre de choses peut influer sur la condamnation d’un prévenu, et a plusieurs raisons d’être (dissuasion, acceptation d’un niveau raisonnable d’erreur, etc.), mais la victime, elle, est morte de toute façon. Le crime reste matériellement le même ; on traite simplement les coupables différemment selon les cas parce qu’ils ne méritent pas la même peine.

Un éleveur qui tue en pleurant un cochon qu’il a élevé tout en lui demandant pardon, c’est sans doute plus « appréciable » qu’un homme qui fait la même chose machinalement, et je partagerais davantage un café avec le premier qu’avec le second, mais ça ne change absolument rien à l’immoralité et à l’inutilité de l’acte.

[7:00] « Cette question du spécisme n’est pas tenable. On ne peut pas faire comme si les animaux étaient des choses,  des objets, comme s’ils ne souffraient pas, comme s’ils étaient totalement à notre disposition. La question est, est-ce qu’on peut faire, dans le sens absolument opposé, comme si les animaux étaient des animaux non humains et des animaux humains, c’est-à-dire complètement semblables ? C’est la question du spécisme. Ils ne supportent pas, les antispécistes [Note de moi : Onfray se trompe et dit « spécistes »], qu’on puisse faire quelque distinction que ce soit entre les hommes et les animaux. ».

Et il précise juste après que son intervention a pour but de mettre en lumière les apories, les « culs-de-sac intellectuels » qui résultent de cette position. Et il fait le parallèle  avec le végétarisme, le véganisme.

Seulement voilà.

Il y a dès l’introduction un énorme problème, car de la même manière qu’on ne peut pas construire un immeuble sur des fondations en tofu soyeux, on ne peut pas construire une argumentation pour démonter l’antispéciste en partant d’une définition fausse de l’antispécisme. Je n’ai jamais vu personne, dans le milieu de la protection animale, ou dans les cénacles antispécistes, définir cette notion ainsi. Peut-être dans des commentaires sur facebook, en guise de raccourci maladroit. Non, l’antispécisme, ce n’est pas dire que tous les animaux sont complètement semblables, ce n’est pas dire qu’on ne peut pas faire de distinction, jamais, entre les hommes et les animaux.

L’antispécisme, et je suis conscient que ma définition ne conviendra pas exactement à tous, et qu’elle est imparfaite, c’est ne pas faire de discrimination injustifiée selon le seul critère de l’espèce. J’ai déjà traité de ce thème en long et en large sur ce blog : un antispéciste admet qu’un papillon n’ait pas le droit de s’inscrire dans une fac de psycho, qu’on interdise aux chimpanzés de conduire une voiture ou que l’on restreigne le droit de vote aux seuls humains. Toutes ces discriminations sont justifiées, parce qu’elles s’expliquent par les capacités « intellectuelles » (pour aller vite). Le critère de l’espèce est ici pertinent.

De la même manière (et pour d’autres raisons, en l’occurrence la couleur de peau et le sexe), un antiraciste antisexiste admettra que l’on exige l’embauche d’un homme blanc pour jouer le rôle de Trump dans le nouveau film des frères Coen. Cherchez pas, il existe pas.

En revanche, ce qui rentre en ligne de compte lorsqu’on tue, c’est la souffrance, l’intérêt à vivre, la sensibilité (pas la seule souffrance, contrairement à ce que dit Onfray à plusieurs reprises, citant Bentham). Et tout cela, ce sont des caractéristiques partagées par les humains et les animaux. Par conséquent, l’antispéciste dira que ce qui s’applique à l’humain, pour ces raisons, doit s’appliquer aux autres animaux, pour les mêmes raisons. C’est aussi simple que cela. C’est dépasser le critère de l’espèce quand celui-ci est arbitraire.

[10:50] « L’idée qu’on puisse dire que ce qu’il est advenu aux Juifs c’est exactement la même chose, exactement la même chose que quand vous envoyez des veaux à l’abattoir, c’est effectivement choquant. ».

Je ne me souviens plus si Peter Singer écrit que c’est « exactement la même chose ». Et encore moins s’il l’écrit deux fois de suite. En tout cas, il est sans doute choquant de comparer les bouchers aux SS, oui. On peut difficilement trouver des excuses aux SS (ouais j’dénonce), dans une société où l’on savait très bien que les Juifs, les homosexuels, etc. souffraient autant que les autres, avaient autant d’intérêt à vivre que les autres, étaient aussi sensibles que les autres. Les intérêts des animaux, quant à eux, sont encore loin d’être pris en considération dans notre société.

Il est moins choquant, à mon sens, de comparer certains éléments de l’holocauste, notamment le traitement absolument abominable des humains, et certains éléments de l’exploitation animale. Comparer, ce n’est pas poser une égalité entre des éléments. C’est considérer qu’il y a certains points de rapprochement suffisamment significatifs pour qu’on les note. Et je ne pense pas que l’antispécisme se limite aux quelques-uns qui pourraient soutenir que la Shoah et les abattoirs sont « exactement la même chose ».

Donc, encore une fois, ce n’est pas un argument. Ou en tout cas, pas un argument contre l’antispécisme. C’est un argument contre une certaine manière de défendre, maladroitement, l’antispécisme, peut-être.

[11:44] « Les végétaliens et les vegan sont très opposés à Peter singer. ».

Ha. S’il le dit. Pas certains, hein, « les ». J’aime assez peu les généralités non sourcées.

[14:50] Le fait de parler des animaux abattus pour la consommation alimentaire, dans un texte des Cahiers antispécistes, comme étant « Morts pour la France » (texte de David Olivier et non de Peter Singer comme le soutient Onfray, si je ne m’abuse), c’est violent, parce qu’on les assimile aux soldats morts dans les tranchées. Et ça amène à une « déconsidération plutôt obscène des morts de 14-18 ou des victimes du nazisme ».

Ou alors, on peut considérer que cela signifie que les animaux aussi sont des victimes, sans rentrer dans un concours sur qui mérite le plus de considération. Mais on y revient plus tard. De plus, l’argument : « il ne faut pas comparer parce que ce n’est pas comparable » ne tient pas tout seul. Il faut nous montrer pourquoi ce n’est pas comparable parce que l’espèce en déciderait ainsi.

[16:51] « Cette façon d’être, antispéciste, suppose qu’il faudrait hisser les animaux à hauteur ontologique de l’homme alors qu’en fait on descend les hommes à la hauteur idéologique des animaux. ».

Le premier point est faux (voir plus haut), le deuxième énoncé arbitrairement. C’est sa lecture. La mienne est de considérer que toutes ces horreurs… sont horribles. Oui, j’ai du vocabulaire. Et qu’on a le droit de ne pas vouloir classer.

Il rappelle (martèle) ensuite à nouveau que l’antispécisme soutient que les animaux, c’est exactement la même chose que l’homme. Au cas où on aurait perdu de vue cette fausse définition. Il le fait régulièrement, hein. Donc, rassurez-vous : si vous savez faire la différence entre une moule, un furet, et votre banquier, vous êtes épargné par cette diatribe.

[19:04] Dilemme : vous êtes sur un bateau, il y a un naufrage, vous devez sauver soit un homme méchant soit un chien gentil. Alors ? Et quid entre un enfant handicapé mental, moins formé qu’un mammifère de quelque semaines ? Pour Onfray, la position antispéciste contraint à choisir le chien et le mammifère non humain.

Je n’ignore pas que, pour le coup, ces problèmes ont été discutés par les philosophes de l’antispécisme, Peter Singer ou Tom Regan par exemple. Et y répondre, c’est difficile. Mais plusieurs choses posent problème dans cet énoncé. Je laisse de côté le caractère peu réaliste de la situation, c’est le principe d’un dilemme philosophique. Il y a tout un tas de paramètres à prendre en compte, qui vont plus loin que « gentil/méchant » ou que « handicapé/pas handicapé ».

Si je choisis de sauver l’humain, non pas parce qu’il est humain, mais par exemple parce que sa mort causerait plus de souffrance à ses proches que la mort du chien en causerait à ses « propriétaires », j’ai un raisonnement qui n’est pas spéciste, mais qui ne me « contraint » pas pour autant à choisir l’animal. Cela peut poser des questions quant aux limites de l’utilitarisme, par exemple, mais ne remet pas en cause l’antispécisme. Il peut y avoir de bonnes raisons à choisir un humain plutôt qu’un animal. Ce n’est pas l’espèce en tant que telle qui est en cause, c’est tout un tas de paramètres à prendre en compte. D’autre part, une discrimination portant sur l’espèce peut être justifiée.

Bah oui, c’est compliqué l’antispécisme. Plus que cette intervention de Michel Onfray le laisse croire. Et je retourne la question : pourquoi sauver l’humain simplement parce qu’il est humain ?

[35:35] « Je voudrais lire un texte que Charles Patterson a écrit, et qui montre quel rapport singulier les antispécistes ont parfois aux hommes : on a parfois l’impression que plus ils aiment les animaux plus ils détestent les hommes, et on voit que son combat antispéciste lui fait écrire des choses terribles. Il écrit ‘je suis en faveur de la vivisection des  vivisecteurs’ . ».

Toute la nuance est dans le « parfois ». Oui, il y a des gens comme ça dans la protection animale. Trop. C’est dangereux, c’est contre-productif, notamment parce que ça permet ensuite à des gens, au hasard, des philosophes ornais de 58 ans, de reprendre ces arguments comme si l’antispécisme impliquait ça. Mais critiquer ce genre de messages, ce n’est pas critiquer l’antispécisme, et critiquer ce genre de messagers, ce n’est pas critiquer tous les antispécistes.

Je pense que l’honnêteté intellectuelle exigerait que l’on rappelle de temps en temps (et Michel Onfray ne le fait pas) que tous ces messages sont des opinions qui ne font pas consensus et qui ne portent pas sur le concept de l’antispécisme.

Edit: je reviens après coup en rajouter une couche. Cette citation, « je suis en faveur de la vivisection des vivisecteurs », est bien présente dans le livre de Patterson, « Un éternel Treblinka ». Mais, et c’est grandiose, et symptomatique de la malhonnêteté intellectuelle qui se dégage de cette leçon, elle n’est pas de Patterson. Patterson cite quelqu’un d’autre, en note de bas de page. Mais, pour Onfray, on ne sait pourquoi, c’est devenu une citation de Patterson. Du coup, je vais faire pareil : je vous informe que Michel Onfray a dit « je suis en faveur de la vivisection des  vivisecteurs ».

[38:24] « J’ose espérer que quelqu’un de normalement constitué, si on lui demandait de sauver la vie [d’un Juif], en sacrifiant un porc, deux porcs, mille porcs, dix mille porcs, sacrifierait dix mille porcs pour sauver un Juif. ».

Et pourquoi donc, justement ? Au-delà du dilemme philosophique théorique, pourquoi donc ? Quelles sont les caractéristiques humaines qui font que, par essence, la vie d’un homme pèse au moins dix mille (mais on comprend que dans la pensée de Michel Onfray c’est extensible à l’infini) fois plus lourd que la vie d’un porc ? C’est une vraie question. Et à cette question, on trouve difficilement des réponses plus développées que « bah c’est évident », ou « l’humanité, c’est sacré ». Demander pourquoi les humains devraient mériter plus de considération que les animaux pour se faire répondre « parce que ce sont des humains », ça fait assez peu avancer le débat. Michel Onfray dit qu’il y a quelque chose en plus chez l’homme, un « alter ego dissemblable ». Il ne développe ici pas plus, et c’est dommage. C’est ce genre d’arguments qui serait intéressant. Il avait déjà utilisé cette notion dans un livre paru en 2015, « Cosmos« . Un article de K&MLV parle de tout ça. Un autre article de K&MLV donne une recette de cookies chocolat/fudge/cacahuètes. Ça n’a aucun rapport, notez, mais ça a l’air ultra bon.

Au-delà du terme, j’aimerais à présent une explication détaillée des raisons pour lesquelles cet « alter ego dissemblable » fait toute la différence. Attention : « parce qu’il n’est présent que chez l’homme » ou « parce que l’homme est le seul animal à pouvoir le concevoir » ne sont pas de bonnes réponses.

[39:55] « Un porc n’est pas un Juif et un Juif n’est pas un porc… sauf pour les antisémites et pour les antispécistes. ».

Vous le sentiez venir, le point Godwin ? Vous l’attendiez, l’assimilation nauséabonde, après 40 minutes à déconstruire non pas l’antispécisme, mais une certaine approche, assez inédite ma foi, de l’antispécisme, qui considérerait que « animal = humain », que « boucher = gestapo » et que « Juif = porc » ? Vlan, dans la gueule le raccourci des familles qui sort de nulle part et qui te saute dessus tel un ninja caché dans l’ombre d’une bambouseraie.

Je rassure Michel Onfray, un porc n’est pas un Juif et un Juif n’est pas un porc, non. Je suis antispéciste et j’approuve ce message. Sans me penser incohérent.

[40:04] « Outre qu’on n’a aucun problème de conscience en mangeant une côtelette de porc et qu’on aurait, j’ose espérer, quelques problèmes de conscience à manger une côtelette de Juif, il me semble qu’on n’a pas besoin d’aller beaucoup plus loin que ça pour dire que cette position est intenable, et que c’est une position négationniste de penser la Shoah. ».

La position exprimée plus haut ? Effectivement.

La vraie position de l’antispéciste, qui dirait que manger une côtelette de porc pose problème aussi ? Si, si, on a besoin d’aller plus loin. C’est un peu toute la question en fait. Pourquoi dans un cas est-ce inacceptable et pas dans l’autre ? Qu’est-ce qui, chez l’homme, justifierait un « traitement de faveur » ? L’espèce ? Pourquoi ? Se montrer outré par des situations que l’on construit soi-même pour qu’elles paraissent outrageantes n’est pas un argument.

Quant au dernier point… no comment. J’ai distribué tous mes points Godwin de la semaine. Faut que je repasse à la Foir’Fouille.

[40:24] « Si finalement, les six millions de Juifs qui ont été tués, c’est à peu près la même chose que six millions de cochons qui auraient pu être tués, c’est pas si grave que ça. ».

Bizarre. Bizarre cette propension, chez les adversaires de l’antispécisme, à considérer que le combat antispéciste revient à rabaisser l’homme au niveau de l’animal. N’est-il pas évident que, lorsqu’un défenseur des animaux fait le rapprochement entre le massacre d’humains et le massacre d’animaux, c’est pour condamner le second, pas pour justifier le premier ? Je veux bien le répéter, hein, à tout hasard.

Ahem. « Lorsqu’un défenseur des animaux fait le rapprochement entre le massacre d’humains et le massacre d’animaux, c’est pour condamner le second, pas pour justifier le premier ».

Voilà. Alors maintenant, ça suffit, les lectures erronées de l’antispécisme. Ce serait comme dire que les féministes veulent non pas que les femmes aient autant de droits que les hommes, mais que les hommes aient aussi peu de droits que les femmes. « Droit de vote pour personne ! ». « Salaire diminué de 25% pour tous les hommes ! ». « Harcèlement sexuel et blagues graveleuses pour tous! ».

[43:09] Zoophilie. Me demandez pas comment on en est arrivé là. Michel Onfray renvoie à un texte de Singer paru dans les Cahiers antispécistes en 2003, « Amour bestial » (Heavy Petting). D’après Onfray, Peter Singer dit « il y avait de la zoophilie dans la préhistoire, donc pourquoi pas aujourd’hui », ce qui est fallacieux parce que ce n’est pas parce qu’une pratique est ancienne qu’elle est valable.

Certes. Nous sommes d’accord sur le caractère fallacieux d’un quelconque appel à la tradition dans le domaine de l’éthique (exemple absolument aléatoire : « on a toujours mangé de la viande » n’est pas un argument pour continuer à en manger). Sauf que Singer ne dit pas cela. Le problème n’est ici pas dans le raisonnement, il est dans les prémisses. Allez voir le texte, et trouvez-moi l’endroit où Singer fait l’apologie de la zoophilie. Bon courage. Plus largement, ce texte n’est pas prescriptif, ne porte aucun jugement moral sur la zoophilie. Il est descriptif, il essaye de voir pourquoi ce tabou existe, notamment.

Et Michel Onfray est malhonnête ici, il faut bien le reconnaître. Il modifie les mots, pour transformer quelque chose de descriptif, de factuel (vrai ou faux, peu importe) en quelque chose de prescriptif, qui serait un souhait de Peter Singer. Or non, « impliquer » et « souhaiter » ne sont pas des synonymes. Cet extrait est particulièrement parlant lorsqu’on veut voir à quel point Michel Onfray est malhonnête dans cette leçon. Lisez le texte et écoutez l’extrait. Il ne commente pas du tout la même chose.

C’est assez cohérent, remarquez, puisque sa critique de l’antispécisme, depuis le début, ne porte pas du tout sur l’antispécisme.

Et au-delà de ce texte, et de Singer… Les pratiques sexuelles de chacun ne regardent personne, à condition qu’elles soient consentantes pour toutes les parties en présence. Pun intended. C’est bien là le problème de la zoophilie, et pas une quelconque déviance psychologique : l’animal n’est pas consentant (certains pourront ne pas être d’accord avec moi dans certains cas, d’ailleurs). Je faisais bien rire mes amis lorsque j’étais plus jeune, quand je disais que ce qui posait problème dans la zoophilie, c’était que l’animal n’était pas consentant, pas la pratique en tant que telle. Je me demande encore pourquoi. Chacun fait ce qu’il veut, du moment que cela ne porte pas préjudice aux autres. Aux autres êtres sensibles, j’entends.

[50:45] « Je voudrais montrer qu’on ne peut pas être végétarien cohérent, que si on veut être cohérent il ne suffit pas d’être végétalien, mais qu’il faut être vegan, et que le véganisme est aussi intenable ». Michel Onfray liste ensuite les horreurs derrière les œufs (sexage des poussins, mort des poules…), le lait (privation et mort des veaux…). Il cite Peter Singer, qui dit « Il n’est pas facile, dans le monde spéciste où nous vivons aujourd’hui, de s’en tenir de façon aussi stricte à ce qui est moralement juste ». Et il déplore cela, en reprochant l’incohérence de Singer, et en disant « la vraie cohérence, elle est dans le véganisme. ».

Non, ne vous réjouissez pas trop vite, amis vegan : ça a l’air bien comme ça, comme message, et on a envie de se réjouir après avoir été traités de négationnistes, mais Michel Onfray ne vante pas les mérites du « go vegan ». C’est en fait un mélange d’attaque ad hominem, c’est-à-dire une attaque portée sur la personne de Peter Singer qui n’est pas vegan strict et qui est donc incohérent (alors que je pense qu’il n’a pas à rougir des conséquences bénéfiques que son activisme a eu sur les animaux) et de sophisme de la solution parfaite. Soit vegan, soit rien. Je pense que les cochons et les poulets que les végétariens ne mangent pas sont d’un autre avis. On n’est pas végé pour sa propre pureté ou cohérence intellectuelle. On est végé pour les animaux (bon, ou pour l’environnement par exemple, mais vous voyez ce que je veux dire).

Je pense que Michel Onfray a d’une part un problème avec l’utilitarisme, et d’autre part avec le fait de se mettre à la place des animaux et pas des antispécistes dans sa critique de l’antispécisme.

[53:57] « [Peter Singer] nous dit qu’il faudrait un plan d’action raisonnable et défendable pour changer son alimentation à un rythme mesuré avec lequel on puisse se sentir confortable. Donc, vous voyez, c’est un macronien du végétarisme : j’aime pas manger les animaux, en même temps j’aime bien les manger. ».

Non, non, non, non.

Ça s’appelle du pragmatisme. On peut être d’accord ou pas avec ça, et ça donne lieu à des débats déchaînés dans le milieu animaliste. Mais on peut raisonnablement penser que rendre le véganisme le plus facile possible, en aidant les gens dans leur transition alimentaire, si besoin en passant par une phase de végétarisme, c’est mieux pour les animaux que de dire « vegan ou rien ». En tout cas, les végé qui défendent ça ne le font pas parce qu’ils « aiment manger les animaux ». De la même manière que les législateurs américains qui ont voulu abolir l’esclavage (nooooooooooooon, je ne dis pas qu’élevage = esclavage) ont aussi dû choisir leurs batailles et accepter des réformes progressives, pas par gaité de cœur, mais parce que c’est aussi comme ça qu’on avance. Michel Onfray gagnerait à lire The Vegan Strategist. Tout le monde gagnerait à lire The Vegan Strategist.

[56:11] [attention, c’est du lourd] « Imaginons que tout le monde devienne vegan. D’un seul coup, évidemment, il faut lâcher les animaux partout […]. On ouvre tout, on laisse aller complètement. Ce que ne savent pas ou que savent assez peu les vegan, c’est que les animaux domestiques ont été domestiqués. A l’origine, la poule, ça n’existe pas. La poule, c’est un produit de l’évolution et à l’origine de cette évolution il y a l’archéoptéryx. Et c’est difficile de retrouver l’archéoptéryx aujourd’hui. Et en laissant aller et venir les poules aujourd’hui, elles ne redeviendront pas des dinosaures, or elles procèdent des dinosaures. […] Tous les animaux domestiques redeviendraient sauvages, et cette sauvagerie deviendrait problématique pour l’homme. Parce que d’un seul coup, tous ces animaux se retourneraient contre les humains et pour le coup, à vouloir faire l’ange on aurait fait la bête, parce que c’est l’homme qui disparaitrait sous le coup d’un devenir sauvage des animaux que l’on aurait libérés. […] Si l’on était vegan, on contribuerait à la disparition de l’homme sur terre. ».

Ce que Jean-Claude Van Dam… Pardon, Michel Onfray veut dire par là, je cherche encore. Je cherche le lien entre l’évolution de la poule et le fait qu’il faille ou pas en manger, je cherche dans mon calendrier le jour où le monde deviendra vegan du jour au lendemain sans que l’on ait pu l’anticiper et arrêter de fabriquer des animaux pour servir l’homme (le 8 novembre, ça vous va ?), je cherche les traces d’éventuelles vaches laitières mangeuses d’hommes et de saumons arracheurs de testicules, je cherche un peu tout en fait.

Et surtout, je cherche encore des arguments anti-antispécistes dignes d’intérêt.

25 Comments on "Battle #3: Michel Onfray ou l’invasion des dinosaures nazis zoophiles"

  1. Aaaaaaaaah ! Merci ! (Pas encore lu, mais je sais que ça sera aussi cathartique que d’habitude !)

  2. Quelle plume! Merci!

  3. Merci !!!

  4. Merci pour ce nouveau post. Ce que M. Onfray ne sait pas, c’est qu’avant les poules domestiques il y a eu des poules sauvages, idem pour les vaches, les moutons, les cochons… Que vient donc faire l’archéoptéryx dans cette galère ?!!!
    J’ignore si la déclaration de Charles Patterson sur les vivisecteurs est authentique, mais son livre Un éternel Treblinka est un magnifique exposé sur le lien entre l’exploitation et le massacre des animaux par les hommes et l’exploitation et le massacre des hommes par les hommes. Par exemple, il montre comment les nazis s’inspirèrent, pour l’organisation de la Shoah, du montage à la chaîne de Ford, lequel lui-même s’inspira des abattoirs de Chicago, en inversant le processus (montage d’automobiles/démontage de carcasses). La boucle était bouclée !
    De même, il met en évidence la concomitance de l’apparition de l’élevage et de l’esclavage dans l’histoire humaine, avec son lot de pratiques horribles (castration, etc.). En réalité, le respect de la personne humaine s’est corrompu en même temps que celui pour les êtres vivants en général.
    Notons enfin que si les humains ne consommaient que des produits d’animaux « éthiquement » élevés et abattus (avec tous les guillemets possibles), cette consommation équivaudrait à un quasi-véganisme, puisque cette production serait infiniment moins importante et que le coût de ces produits augmenterait en conséquence, devenant une forme de luxe (ce qui était d’ailleurs le cas il n’y a pas si longtemps, quand seuls riches y avaient accès).
    Au fond, peut-être que M. Onfray culpabilise quelque peu, écartelé qu’il est entre la manipulation de concepts philosophiques abstraits et son goût immodéré pour l’entrecôte ?

  5. Excellente analyse! Les incohérences de Michel Onfray ont été aussi flagrantes dans ses leçons retransmises sur France Culture ces derniers jours. D’un côté, une remarquable démystification et condamnation de la corrida (torture, cruauté, plaisir pervers), de la chasse et la pêche (jouissance d’impuissants), superbe présentation de la fameuse formule du père de Camus: « Un homme, ça s’empêche ». Et puis d’un autre côté, d’incroyables sophismes et simplismes (la douleur de l’endive…) pour justifier le fait qu’il ne veuille pas se priver de sa tranche de foie gras. Parce que le gavage, ce n’est pas de la torture, de la cruauté? Parce qu’un homme bien replet ne peut s’empêcher de manger un bout de foie? D’un côté, Michel Onfray explique qu’il respecte les défenseurs de la décroissance quand ils l’appliquent eux-mêmes. Et d’un autre côté, il revendique, en matière de respect des animaux, d’être « croyant mais pas pratiquant ». Est-ce bien digne d’un homme aussi instruit et intelligent?

    • Il est à craindre que l’instruction ou l’intelligence n’aient rien à voir, mais plutôt qu’on ait affaire à un classique cas de dissonance cognitive !
      Il faudrait que cet intellectuel hédoniste écoute plus son cœur, et moins sa tête ou son ventre. Mais c’est pas gagné…

  6. Claire Lemarié | 28 juillet 2017 at 11:06 | Répondre

    Beaucoup de finesse. Mais ,vraiment, on se donne beaucoup de mal pour répondre à des arguments ridicules(« Si on libérait les animaux, les humains seraient en danger…! ») et des postulats :sur quoi repose l’idée qu’un homme vaut plus que des dizaines d’animaux? J’ai un peu honte de voir Michel Onfray se laisser aller à des extrapolations pareilles…

  7. Onfray piégé par un site parodique sur la découverte de l’Amérique par les Vikings :

    http://mobile.francetvinfo.fr/sciences/histoire/michel-onfray-piege-par-un-canular-publie-sur-un-site-parodique_2303959.html

    Onfray, la rigueur scientifique et philosophique en personne !

  8. Louve des steppes | 29 juillet 2017 at 05:50 | Répondre

    Merci pour cette nouvelle battle, superbement écrite.

    Juste un commentaire perso à tous ces gentils éleveurs qui pleurent leurs veaux, vaches et cochons en les menant à l’abattoir. Qui pleurent parce qu’ils les aiment. Quand j’entends cet argument, j’ai envie de leur dire (et de plus en plus de leur hurler): « eh bien si c’est ça votre conception de l’amour, pitié ne m’aimez pas »!!

    Pour en revenir à Onfray sa malhonnêteté intellectuelle me laisse songeuse. L’instrumentalisation d’un éternel Treblinka, l’utilisation des choix éthiques (le naufrage) et surtout l’argument abruti d’une libération du jour au lendemain des animaux d’élevage montre à quel point il n’a juste PAS réfléchi à la question antispéciste.

    Pour terminer on devrait lui souffler à l’oreille qu’il a oublié quelques arguments-massue des carnistes qui souhaitent nous coincer lors de débats fatigants: le lion mange des gazelles et les carottes souffrent (et nous ne tendons pas leur cri célèbre :))

  9. Merci !!!! C’est exactement tout ce que je voulais dire !! Et la fin de la conférence ……… elle m’a laissée sans voix……….

  10. Waow ! Je suis éblouie par tant d’intelligence et de verve. Bravo Inugami. Et on apprend beaucoup (merci aux liens hypertexte). Deux questions : où est la Battle #1 ? Et as-tu taggé Michel Onfray pour qu’il prenne connaissance de ton article ?

  11. La vidéo en question n’est plus disponible… Dommage !

  12. Ah ! Merci 🙂 Excellent article, vraiment ! Je vais regarder la vidéo. Une partie de Cosmos m’avait inspiré, moi aussi.
    https://www.facebook.com/boris.tzaprenko/posts/10211702252210834

    • Merci à toi 😉

      « J’ai même acoustiqué cette frayeur dans une variante dont le géniteur est un philosophe de plateau de téloche qui doit fumer un produit déchirant sa race »… J’aime bien 😉

  13. Louve des Steppes | 27 octobre 2017 at 18:15 | Répondre

    Bonjour!! Aucun rapport avec M. Onfrey mais en rapport avec les battles….

    S’il te plait, une battle4 pour Mme Porcher et M. Denhez dans l’émission CO2 mon amour (France Inter) du 21/10. Je n’ai pas pu l’écouter jusqu’au bout tellement les arguments sont fallacieux. https://www.franceinter.fr/emissions/co2-mon-amour/co2-mon-amour-21-octobre-2017

    Juste un petit pour la route; en arrêtant de manger des animaux, nous deviendrons des machines car nous perdrons contact avec la violence sic!!
    Que M. Denhez se rassure, je travaille depuis 15 ans dans une organisation humanitaire très ancienne, très reconnue et qui agit dans les pays en guerre (tous les pays, donc plus de 80 car on connait 5 ou 6 guerres bien médiatisées et on oublie les 80 restantes bien glauques et bien sales) = la cruauté et la violence des animaux humains ne risquent pas de disparaître. Si quelque chose nous séparent des autres animaux, c’est sans aucun doute notre capacité à nous entretuer, à nous torturer, à réduire en esclavage, à considérer les femelles comme inférieures à.. bref j’arrête ici l’inventaire à la xyz (nom de ton dictateur préféré).

    Encore merci pour tes superbes articles!
    Louve des steppes

    • Salut et merci à toi ! J’irai regarder en rentrant de vacances. Même si le simple nom de Porcher a le don de me faire exploser la tête à répétition et à me dgkgk kshjsg khjhdj;hdkdhjkdgdjdgkdjdjkdghjd

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