Animal Farm. A Quinoa Story

Meudon, hiver 2042.

Les nuits étaient de plus en plus longues. Je me réveillais de plus en plus souvent, dérangé par les ronflements et terreurs nocturnes de mes voisins de couche. Nous étions tous les uns sur les autres, sur des draps étendus à même le sol.

« Ils » avaient eu raison. « Ils » l’avaient prédit. Le jour même où les abattoirs sont tombés, en une heure, et les animaux ont été libérés, ceux-ci se sont mis à errer dans les rues, sans but. Les anciens bouchers, préparateurs chez Mac Do et pêcheurs ont quant à eux perdu leur travail, la seule chose qu’ils pouvaient faire, et la crise économique était dès lors inévitable. La guerre au Moyen-Orient a été déclarée. Encore. Cette fois plus violente que les autres. Des espèces ont disparu, comme le cochon, qui ne devait sa survie qu’aux fermes-usines. L’écosystème a été bousillé. Puis, bien vite, des milliards d’animaux ont pris possession de nos moyens de production, de nos logements, de nos voitures.

De nos vies.

Les anti-vegan avaient eu raison. Le véganisme avait mené simultanément à l’extinction d’espèces et à la surpopulation animalière. Et il n’y avait plus de place pour les humains dans ce nouveau monde.

Nous avons été parqué dans les immeubles les plus vétustes que l’on pouvait trouver. A manger, nous n’avions plus que du quinoa. Tout le reste avait été confisqué par les poulets et les vaches, qui dirigeaient maintenant le pays d’un ergot et d’un sabot de fer. Ils nous l’ont dit : « vous avez mangé nos légumes, maintenant on va bouffer les vôtres ». Du quinoa. Mais nous ne pouvions pas le mâcher, à cause de nos canines de carnivores. Quelle frustration : avoir de la nourriture sous la main, mais ne pas pouvoir l’ingérer à cause de la forme de nos dents. C’était comme si les grains glissaient le long de nos canines profilées pour croquer du gigot : ils ne voulaient tout simplement pas aller plus loin. Si seulement nous avions écouté.

Lorsque les animaux nous ont rendu des légumes, des pois, des graines et des fruits, nous avons eu une lueur d’espoir. Puis nous avons vite déchanté : comment être sûr que ces aliments contenaient des protéines ? Les animaux ne voulaient-ils pas nous empoisonner ? N’allions-nous pas devenir gay à manger du soja ? Le fait que les animaux aient pris le pouvoir prouvait bien que le véganisme n’était qu’une vaste fumisterie. Si nous avions mangé de la viande, nous aurions eu des muscles pour combattre les chèvres et les dindons. Les dindons. C’était les pires d’entre eux.

Sous le manteau, nous trafiquions de la B12. Un vrai commerce sous-terrain s’était développé, et les dealers s’enrichissaient dans ce marché noir.

Certains ont donc commencé à se bouffer les uns les autres. La décision n’a pas été facile à prendre, au début. Plusieurs conciles ont eu lieu, au cours desquels chacun a pu exposer son opinion. Lorsque l’un de nous a réussi à prouver que nos ancêtres étaient cannibales, que nous faisions ça depuis la nuit des temps, les participants ont été soulagé et lui ont sauté dessus pour le dévorer. Comme le faisaient nos ancêtres, comme le veut la nature. Et de manière virile.

Chaque jour, un nouvel individu était choisi et sacrifié. Cela ne posait pas de problème, parce qu’on se sentait coupable et qu’on mangeait tout, de la tête à la queue. C’était donc justifié. Nous avions installé notre table à sacrifice sur la place de la mairie, à côté du petit parc, pour que le sacrifié puisse se balader un peu avant d’être mis à mort humainement – le terme « mis à mort humainement » avait été préféré à « trucidé » qui avait été proposé lors du huitième concile.

Certains parmi nous redevinrent vegan. Nous refusâmes de manger Jan. Nous refusâmes de manger Martine. Nous refusâmes de manger Samira. Après tout, c’était des êtres sensibles – même si Jan était quand même un gros connard.

Un soir, je n’en puis plus. Il y avait sûrement des endroits dans le monde qui avaient été épargnés par la folie des hommes ! Je décidai donc de fuir la ville et de me rendre, le plus discrètement possible, à l’aéroport. Je réussis à me cacher dans une caisse et sentis quelques heures après l’avion décoller. Puis je m’endormis, passager clandestin en route vers le bonheur, pensant au nouveau monde qui m’attendait de l’autre côté.

Lorsque je me réveillai en sursaut, ce ne fut pas à cause de ronflements, mais à cause d’une grosse explosion. Puis tout alla très vite. Le feu. Les trous dans la soute. Le choc.

J’ignore comment je survécus, mais j’étais à présent sur une plage, rejeté par la mer, tout comme quelques parties du moteur de l’avion. Je découvris bien vite que j’étais le seul rescapé, et que j’étais sur une île déserte. Autour de moi, des carottes. A perte de vue. J’avais faim. J’allais pouvoir les manger, jour après jour, sans culpabilité, sans faire de mal à personne. Je m’approchai des plus proches, quand l’une d’entre elles me cria :

– Bonjour, étranger ! Bienvenue sur l’Île !

Le cri de la carotte me surprit, naturellement. Merde, c’était des être sensibles. La carotte la plus vieille ressentit mon désarroi et ma douleur :

– Mange donc ces œufs de poule élevés dans le jardin d’une gentille vieille dame, et ce morceau de viande provenant d’un bœuf de Kobe qui est mort de vieillesse : il a couché sur son testament que sa dernière volonté était de se faire manger par un naufragé.

Je mangeai les œufs. Je mangeai la viande.

Décidément, « ils » avaient vraiment eu raison. J’avais fui une société où les animaux que nous avions libérés avaient pris le pouvoir et où mes congénères se mangeaient entre eux pour faire comme nos ancêtres et comme la nature le voulait parce qu’ils manquaient de protéines et de B12, pour finir sur une île déserte en compagnie de carottes qui criaient et ressentaient des choses, à devoir manger des œufs de poules de jardin et de la viande de vache massée à la bière et déjà morte et volontaire, pour survivre.

Nous qui pensions que leurs arguments étaient cons et qu’ils ne prenaient que des exemples extrêmes pour nous pousser à bout.

4 Comments on "Animal Farm. A Quinoa Story"

  1. Ahahah Je suis morte de rire ! C’est extra !
    Moi qui m’intéresse à l’antispécisme depuis quelques mois, ça fait du bien de trouver sur ce blog un peu de second degré ! Ca change des autres militants antispécistes que j’ai rencontrés, je me suis déjà faite traitée d’hitlérienne (dans mon dos mais j’ai entendu), place de la République.
    Rose de la linguistique l’année dernière.

  2. Bravo!!! Carotte power!

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